“We live without a future. That’s what’s queer.” Penser la finitude et le futur au queer
30 June 2026
revue Post-Scriptum
Bien que l’expression « finitude queer » ne soit pas toujours formulée telle quelle au XXᵉ siècle, plusieurs théoricien·nes ont pensé la mortalité, la vulnérabilité et le « non-avenir » queer, surtout en lien avec la maladie du sida, la mélancolie et le refus de l’hétéro-reproductivité. Dans son Histoire de la sexualité (1976-1984), Michel Foucault pense la sexualité comme rapport au corps, à la mort et au pouvoir. Pour lui la dissociation entre sexualité et reproduction ouvre une temporalité non téléologique, où le but de l’acte sexuel n’est pas forcément orienté vers la survie de l’espèce. Le texte fondamental de Leo Bersani « Is the Rectum a Grave ? » (1987), écrit dans le contexte du sida, associe le geste sexuel queer à une désubjectivation radicale, une mise en crise de l’idée de survie. Le désir queer, pour reprendre Bersani et Edelman (No Future), est associé à la non-reproduction, à la stérilité, au désir sans finalité, et, enfin, à la négation d’un avenir symbolique. Si le plaisir sexuel queer est, d’un côté, pensé de manière négative – comme une exposition à la perte, voire à la mort –, José Esteban Munoz, dans Cruising Utopia, conçoit au contraire le queerness comme inabouti, comme un horizon à atteindre, un mouvement vers un « futur » (20) utopique. Pour lui, le désir queer passe moins par l’anti-relationalité ou l’anti-socialité (Bersani, Edelman), que par le collectif et la relationalité queer (Muñoz). Dans Une Mélancolie arabe (2008) d’Abdellah Taïa se dessine ainsi la figure d’un personnage homosexuel, Abdellah, issu d’une famille musulmane pauvre, immigré marocain à Paris, qui porte partout avec lui ses crises d’anxiété et ses sensations de mort. Pourtant, un horizon de salut, d’espoir, voire d’utopie, se profile dans son rapport à l’écriture, au cinéma, à l’image et au collectif.
Les campagnes homophobes telles que « Save our children » (1977), menée par Anita Bryant, signalent que l’un des piliers des discours homophobes s’articule autour de la question de la famille traditionnelle et de la protection de l’enfant. Bien que les mouvements contestataires (tels qu’Act Up, Queer Nation, etc.) aient depuis mené – et continuent de mener – des luttes par des moyens subversifs, obtenant des résultats significatifs, la centralité de la famille et de la reproduction au sein des discours conservateurs demeure un enjeu majeur. Ce sont pourtant ces mêmes cadres hétéronormatifs qui, paradoxalement, sont récupérés et repris aujourd’hui par certains mouvements LGBTQ+, lesquels tendent à valoriser la famille et de la reproduction dans une logique néolibérale et normalisatrice. C’est précisément cette « nouvelle homonormativité » (Lisa Duggan) qu’interroge la revue Radical History: Queer Futurs (2008) : une logique qui, loin de remettre en question les normes hétérosexuelles dominantes, tend plutôt à s’y conformer, et à s’inscrire dans ce que Gayle Rubin appelle le « cercle enchanté ». Dès lors, une question s’impose : que devient le futur queer dans ce processus de normalisation ? Peut-on envisager une voie qui passerait moins par l’intégration au système néo-libéral (consommation, « pink economy », media mainstream) et la normalisation d’une certaine identité queer (blanche, de classe moyenne, monogame) que par l’interrogation et la transformation de la rhétorique conservatrice basée sur la figure de « l’enfant en danger » ? Quel rôle les textes littéraires jouent-ils dans ce processus de transformation sociale ? L’idée d’un queerness comme « horizon » ou comme « aller-vers » paraît-elle naïve ? Comment penser la littérature et les arts comme des moyens pouvant activement contribuer à dessiner un avenir queer meilleur ?
Dans un monde ravagé par les guerres, les génocides et la montée des mouvements fascistes aux quatre coins du globe, il devient de plus en plus difficile d’imaginer un avenir meilleur pour les communautés queer marginalisées et leurs droits. Les débats se complexifient d’autant plus lorsqu’aux expériences queer s’ajoutent d’autres formes de subalternité. En tant que troisième axe de réflexion, nous proposons d’examiner les expériences queer de la finitude en lien avec la race, la classe et le genre. Comment la littérature et les arts abordent-ils l’avenir queer à travers le prisme d’expériences de vie comme le racisme, l’immigration, le transfuge de classe, la transidentité ou la non-binarité ?
Nous vous invitons à nous envoyer vos propositions, qui peuvent inclure, sans s’y limiter, les axes suivants :
– Les expériences queer du futur
– Les expériences queer de la finitude et de deuil
– La finitude queer et la subalternité (race, classe, genre)
– L’utopie queer
– La finitude queer en lien avec le collectif
– La finitude queer à travers l’autofiction et le récit de soi
Modalités de soumission
Nous encourageons les contributions en recherche et recherche-création ; en français ou en anglais. Les propositions de communication, d’un maximum de 300 mots, devront être envoyées au plus tard le 30 juin 2026 à l’adresse suivante : redaction@post-scriptum.org. Elles devront être anonymisées et accompagnées d’un second fichier contenant le nom, l’affiliation, l’adresse courriel de l’auteur.ice, une courte bio-bibliographie et le titre de la communication proposée. Les propositions feront l’objet d’une évaluation à l’aveugle par le comité de lecture.
Pour plus d’informations concernant notre revue, nous vous invitons à consulter notre site web : https://post-scriptum.org/