Rechercher

Vers l’Ouest. Femmes, littérature et droits humains en Europe aux XXe et XXIe siècles

mars 2026
Appels à contribution
Date limite :
21 mai 2026
Droz (éd.)

L’objectif central de cet ouvrage est de commencer à écrire une autre histoire littéraire européenne des femmes migrantes : une histoire transnationale articulée autour de la question des droits humains, envisagée comme déclencheur, moteur ou sujet de l’écriture. En effet, si l’histoire des migrations européennes est largement documentée, les productions littéraires et intellectuelles des femmes ayant quitté l’Europe de l’Est pour l’Ouest – que ce soit sous les régimes totalitaires ou après la chute du Rideau de fer – demeurent un angle mort d’une approche systématique, tant des histoires de la littérature européenne que de celles des droits humains. Situées à l’intersection de la marginalisation géopolitique et de l’invisibilisation genrée, ces œuvres peinent souvent à trouver leur place dans les canons nationaux [1]. De même, l’essor récent des recherches croisant littérature et droits humains [2] gagnerait à intégrer ces corpus, dont l’analyse permettrait de combler les zones d’ombre d’une réflexion encore trop peu portée sur ces trajectoires spécifiques. Certes, quelques-unes de ces écrivaines, souvent bilingues, voire translingues, ont accédé à la reconnaissance internationale après l’obtention de prix prestigieux (par ex., Herta Müller ou Lisa Appignanesi), tandis que d’autres ont été récemment redécouvertes dans leur pays d’accueil (Irène Némirovsky [3] ou Anna Langfus [4]), où elles sont toutefois souvent présentées comme des hapax et inscrites dans une double filiation culturelle et linguistique, restreinte aux seuls pays d’origine et d’accueil. Cet ouvrage collectif se propose de montrer que ces autrices sont nombreuses et doivent être inscrites dans un phénomène migratoire intra-européen structurel, né de violations des droits humains et sociaux. Il s’agit ainsi d’analyser ces corpus dans une continuité entre les mutations politiques du XXe siècle et celles ayant marqué le tournant du millénaire ainsi que le début du XXIe siècle.

L’histoire migratoire des femmes d’Europe de l’Est témoigne d’une mutation profonde des motifs de l’exil, évoluant de la dissidence politique vers la survie économique, puis vers l’urgence humanitaire. Sous les régimes totalitaires du XXe siècle, franchir le « Rideau de fer » relevait d’un exploit périlleux, marqué par une surveillance étatique constante et le risque de représailles sévères contre les familles restées au pays. L’exil était alors souvent définitif et investi d’une forte charge politique. Après 1989, la chute du mur de Berlin et l’extension de l’Union européenne ont déclenché une vague migratoire massive dictée par la précarité sociale et économique [5], incitant de nombreuses femmes à gagner l’Ouest, souvent pour y occuper des emplois sous-qualifiés, mais essentiels à la subsistance de leurs foyers. Aujourd’hui, l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022 a engendré une nouvelle crise : on estime que plus de 4,3 millions de personnes réfugiées d’Ukraine résident actuellement en Europe, dont presque 75 % sont des femmes et des enfants [6]. Cette nouvelle vague, motivée notamment par la quête de sécurité face aux crimes de guerre, transforme la démographie ainsi que les politiques d’asile de l’Europe de l’Ouest. Dès lors, il s’agit d’étudier les parcours des écrivaines issues de ces vagues de migration, du XXe au début du XXIe siècle, non plus comme de simples déplacements géographiques, mais comme des vecteurs de solidarité démocratique et de véritables laboratoires de pensée juridique et éthique.

La particularité de cet ouvrage réside ainsi dans l’application du prisme des droits humains comme catégorie critique pour analyser des productions féminines souvent réduites aux étiquettes de « témoignage » ou de « littérature de l’exil ». Cette approche permettra aussi de souligner le cadre systémique de ces mouvements de population, au sein desquels chaque écrivaine inscrit toutefois une identité politique, poétique et esthétique singulière. En intégrant des corpus hybrides – fiction, œuvres autobiographiques, voire autothéoriques, mémoires diplomatiques et écrits professionnels – envisagés comme des « savoirs situés » [7], ce volume entend pallier l’invisibilité historique de « l’autre femme blanche » [8] et des « nouvelles subalternes » [9], y compris des minorités ethniques d’Europe centrale et orientale. L’enjeu réside dans la redécouverte de ces voix en tant qu’actrices intellectuelles majeures du débat démocratique, en explorant leurs écrits non seulement comme des archives de la violence politique, mais comme des formes de résistance cognitive face à l’abolition du jugement individuel.

L’ouvrage s’appuiera sur les œuvres fondatrices des femmes de lettres ayant affronté les totalitarismes, les dictatures, les guerres et les camps de concentration, telles qu’Irène Némirovsky (Empire russe/France), Anna Langfus (Pologne/France), Ágota Kristóf (Hongrie/Suisse), Ugnė Karvelis (Lituanie/France), Monica Lovinescu (Roumanie/France), Sanda Stolojan (Roumanie/France), Aglaja Veteranyi (Roumanie/Suisse) ou encore Oana Orlea (Roumanie/France) et Dubravka Ugrešić (Croatie/Pays-Bas). Ces trajectoires incluent également les analyses cliniques de la terreur d’État, des crimes de guerre et des violences de genre par des autrices comme Herta Müller (Roumanie/Allemagne) ou Slavenka Drakulić (Croatie/Suède). La recherche s’étendra aux écritures postcommunistes et contemporaines traitant de la précarité, de la vulnérabilité sociale, des discriminations et de la transition démocratique, représentées par des autrices telles que Tatiana Țîbuleac (Moldavie/France), Dana Grigorcea (Roumanie/Suisse), Katja Petrowskaja (Ukraine/Allemagne), Margaryta Yakovenko (Ukraine/Espagne), Tetiana Maliarchuk (Ukraine/Autriche), Aleksandra Lun (Pologne/Espagne/Belgique), Wioletta Grzegorzewska (Pologne/Royaume-Uni), ou encore Amelia Tiganus (Roumanie/Espagne), Andreea Simionel (Roumanie/Italie), Lea Ypi (Albanie/Italie/Royaume-Uni) et Kapka Kassabova (Bulgarie/Royaume-Uni), pour n’en nommer que quelques-unes. Ces exemples illustrent la dimension supra- et transnationale d’une création littéraire féminine née de migrations intra-européennes. Motivées par des facteurs politiques, sociaux et économiques, ces trajectoires offrent des ressorts analytiques qu’il convient encore d’étudier. En comblant cette lacune par une approche systémique et comparative, l’ouvrage proposera ainsi une lecture inédite de la mémoire européenne, démontrant comment, au cœur de la marginalisation, ces écrivaines transforment le non-respect des droits fondamentaux en un espace de créativité critique, essentiel pour repenser les crises et les soubresauts politiques du continent.

Modalités de soumission et calendrier :

Les propositions de chapitres portant sur une ou plusieurs écrivaines (environ 350-500 mots), en français ou en anglais, accompagnées d’une courte bio-bibliographie, doivent être envoyées au format Word aux adresses : diana.mistreanu@uni-passau.de et vera.gajiu@uni-passau.de au plus tard le 21 mai 2026. Les notifications d’acceptation seront envoyées au plus tard le 30 mai 2026. Les chapitres complets seront remis au plus tard le 30 septembre 2026 et feront l’objet d’une évaluation en double aveugle, ainsi que d’une évaluation effectuée par la maison d’édition. La publication de l’ouvrage est prévue pour 2027.