Une architectonique du pouvoir. Christine de Pizan et la construction du royaume de France au bas Moyen Age

Thèse de doctorat en Histoire et Civilisations - EHESS et Universidad de Buenos Aires
Par Juliana RODRIGUEZ
Sous la direction de Dominique IOGNA-PRAT
et la co-direction de Alfonso HERNANDEZ
Année de soutenance 2020

Résumé

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Dans le cadre d’une étude sur la contribution des idées politiques du Moyen Âge dans la construction du politique, toute la question est de savoir comment la pensée de Christine de Pizan se détache des écrivain(e)s de son temps en édifiant une architecture du royaume assez novatrice pour l’époque et qui est aussi à l’origine des conceptions de l’État en Occident. Pour ce faire, nous procédons à l’étude du régime monarchique dans les écrits politiques de Christine de Pizan au XVe siècle. Au coeur de sa pensée politique, le roi sage, figure émergente de la tradition cléricale du XIIIe siècle, semble devenir un roi architecte et son royaume une belle architecture, à l’instar d’une société politique parfaite. La sagesse, s’avère être cette puissance transformatrice de la société, qui agissant à diverses échelles du royaume transforme les structures du passé, profondément marquées par la tradition chrétienne. Cette forme d’intelligence, théorique et pratique, est d’une telle importance pour Christine, qu’on semble assister à toute une reconfiguration des rapports sociaux et des cadres de gouvernement. Si nous pensons la société à la manière d’une architecture vivante contenue en sa totalité dans l’Église du Moyen Âge, nous pouvons nous attendre à la fin de cette époque à la naissance des nouvelles configurations du social, tels que la ville, la principauté et le royaume. Or, c’est en s’appropriant la sacralité ecclésiastique que ces nouveaux pouvoirs se configurent. Grâce à ce processus, nous pouvons parler d’une souveraineté architectonique et, ainsi, d’une science gouvernementale, dont les origines remonteraient à l’époque médiévale et non pas à la modernité. Si, au bas Moyen Âge, la science politique naît avec Aristote et avec le développement des monarchies, dans quelle mesure sommes-nous en mesure de nier à l’aristotélisme de l’époque le critère d’opérativité nécessaire à caractériser la science politique? Ce n’est pas aux modernes mais aux écrivains médiévaux que l’on doit l’introduction, l’interprétation, et la relance de la riche notion aristotélicienne de «science architectonique», voire de «l’architectonique», dont la trajectoire médiévale reste pourtant inexplorée. Le génie de Christine consiste à mettre en évidence le caractère concret de la science principale, la politique, en croisant les registres théorique et pratique, à travers les faits et les moeurs de Charles V particulièrement dans son livre Les fais et bonnes meurs du sage roy Charles V. L’auteure considère son roi comme un véritable «suppost», une sorte de matrice expérimentale à partir de laquelle réfléchir et forger la meilleure science de gouvernement. Cette conception scientifique ouvre la voie à une analyse entièrement expérimentale de la figure royale, qui nous permet de parler d’une rationalité gouvernementale liée à une conception instrumentale des sciences, déployée sur un plan contingent. C’est le cadre aristotélicien qui permet à l’écrivaine d’ouvrir, avec la politique, le plan des positivités terrestres et de penser la cité des hommes, sans recours au pouvoir ecclésiastique. Christine suit le chemin marqué par des aristotéliciens comme Thomas d’Aquin et Nicolas Oresme, mais elle va plus loin qu’eux dans l’application de la sagesse aristotélicienne à son modèle de roi sage. En développant au maximum les prémisses de l’architectonique, avec la science principale ‒ la politique ‒ et les sciences subordonnées, l’écrivaine permet de faire un saut fondamental : l’évolution du traditionnel roi lettré des miroirs de prince au roi sage de nature aristotélicienne. Ainsi, il est possible d’envisager dans le roi sage de Christine un nouveau type d’architecte, dont le pouvoir ne dépend pas de son rôle à la tête de l’Église, ni du rituel du sacre aux mains de cette dernière. En d’autres termes, le roi sage de Christine est, en tant que connaisseur des causes premières, à la fois philosophe et théologien. Détenteur de la philosophie théorique et pratique, la sagesse du roi apparaît comme la substance de la royauté française en donnant forme au royaume de France. Le roi sage s’instaure dans une instance réformatrice d’espaces, de gestes et de coutumes d’origine ecclésiastique qui induit toute une re-sacralisation des choses publiques lorsqu’elles entrent en contact avec le monarque. On peut ainsi établir que le roi architecte ‒ en tant que concepteur du royaume ‒ finit par neutraliser le pouvoir directif de l’Église, dans la remise en cause de sa capacité à être la seule institution apte à incarner la substance de la société chrétienne.