Un corps à soi ? Activités physiques et féminismes durant la « première vague » (France, fin du XIXe siècle – fin des années 1930)

Thèse de doctorat en Histoire - Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Par Florys CASTAN-VICENTE
Sous la direction de Pascal Ory
Année de soutenance 2020

Résumé

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L’objet de cette thèse consiste à examiner les liens entre activités physiques et féminismes en France, afin d’envisager une réévaluation de la place du corps dans les mobilisations de la première vague (fin du XIXe siècle – années 1930), mais aussi de la proximité des sportives avec le mouvement féministe. La généalogie des discours sur l’infériorité physique des femmes, fondement de l’exclusion des droits universels, permet de souligner un intérêt commun des pratiquantes d’activités physiques et des militantes qui contestent l’idée d’un corps naturellement faible et malade. Parmi les premières pratiquantes, certaines participent au mouvement féministe ; d’autres sont intégrées aux discours comme exemples des capacités physiques des femmes. La réforme du costume, qui mobilise les pratiquantes et les militantes, soulève la question de la liberté de mouvement et mène parfois au rejet de normes esthétiques perçues comme aliénantes, et à la revendication d’une nécessaire réappropriation de soi. Alors que les premières compétitions s’organisent, la presse féministe défend les participantes, et encourage les initiatives d’institutions autonomes de femmes. Parmi ces dernières, certaines sont des émanations directes du mouvement féministe, ou en sont proches. La Grande Guerre apparaît comme un catalyseur pour la dynamique d’institutionnalisation et d’autonomisation des sportives. Une fédération de sportives se crée : les stratégies, rhétoriques, et réseaux de ses dirigeantes recoupent ceux du mouvement féministe qui s’implique de manière concrète dans le soutien à l’organisation. Le contexte patriotique et hygiéniste aidant, les premières championnes deviennent des figures populaires sur lesquelles les militantes s’appuient, même lorsque celles-là ne se revendiquent pas féministes. Les compétitions se développent, et permettent la mise en place d’une fédération internationale de sportives, qui organise ses propres Jeux mondiaux mais peine à s’imposer, à constituer un réseau solide, et ne s’appuie pas sur les organisations féministes mondiales. Elle est néanmoins l’occasion d’examiner les influences transnationales entre organisations de sportives. On peut ainsi distinguer des «féministes sportives» sur l’ensemble de la période, qui forment un réseau intégré à la première vague mais sont aussi divisées. Elles s’opposent sur les stratégies à adopter face aux opposants, entre transgressions de genre et recherche de respectabilité. Selon leur positionnement, elles défendent des activités aux finalités distinctes : esthétiques, hygiéniques, égalitaires ou hédoniques. À partir de la seconde partie des années 1920, l’alliance entre féministes et sportives se distend. Les fédérations autonomes se dissolvent, et la première vague du féminisme sportif s’éteint à la fin des années 1930.
This dissertation aims to examine the links between physical activity and feminism in France, in order to consider a re-evaluation of the place of the body in the mobilisations of the first wave (end of the 19th century - 1930s), but also of the proximity between sportswomen and the feminist movement. The genealogy of discourses on women’s physical inferiority, used as a founding argument for the exclusion from universal rights, reveals a common interest for women practising physical activity and activists who challenged the myth of the “eternally wounded woman”. Some of the former were involved in the feminist movement; others were integrated into feminist discourses as examples of women’s physical capacities. The dress reform movement mobilised both sportswomen and activists. It raised the question of freedom of movement and sometimes beyond, led to the rejection of aesthetic norms perceived as alienating, and to the struggle to reappropriate their own bodies. As the first competitions were being organised, the feminist press defended the participants and encouraged initiatives of autonomous women’s institutions. Among the latter, some were direct emanations of the feminist movement, or were close to it. The Great War acted as a catalyst for the dynamics of institutionalisation and autonomy of sportswomen. A federation of sportswomen was created: the strategies, rhetoric, and networks of its leaders intersected with those of the feminist movement, which was also concretely involved in supporting the organisation. The context of patriotism and hyginenism helped the first champions become popular figures. Activists have relied on them, even when they did not claim to be feminists. Competitions developed, and an international federation of sportswomen was established. It organised its own World Games but struggled to establish itself, to build a solid network, and did not rely on global feminist organisations. Nevertheless, it is an opportunity to examine transnational influences between sportswomen organisations. We can thus identify "sports feminists" over the whole period. They formed an integrated network in the first wave but were also divided. They disagreed on the strategies to adopt in the face of opponents, between gender transgressions and the search for respectability. Depending on their position, they defended activities with distinct aims: aesthetic, hygienic, egalitarian or hedonistic. From the second half of the 1920s onwards, the alliance between feminists and sportswomen began to weaken. Autonomous federations were dissolved, and the first wave of sports feminism died out at the end of the 1930s.