Sécularisation, genre, sexualité. Des catholiques et des musulman·e·s en quête de sens (années 1970 - années 2010)

Thèse de doctorat en Sociologie - EHESS
Par Marion MAUDET
Sous la direction de Michel Bozon
Année de soutenance 2019

Résumé

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Les paysages religieux et sexuels se caractérisent, en France, par des mutations communes, caractérisant la dynamique plus large de sécularisation de la société française. Ils sont traversés par des processus de diversification des pratiques, de pluralisation des répertoires d’action et d’individualisation des normes, tout autant que par le maintien de cadres sociaux régulant les conduites. Le contexte religieux français est marqué par la perte d’influence institutionnelle de la religion catholique et par la diminution des appartenances catholiques, par l’importance croissante des individus ne déclarant aucune appartenance religieuse, ainsi que par l’affirmation de l’islam. Il s’agit en effet d’une religion jeune, dynamique, et souvent socialement minorée et racialisée. Ces évolutions – tout autant que l’histoire différente du catholicisme et de l’islam en France – interrogent la forte visibilité publique et médiatique d’une frange religieuse mobilisée autour de questions de genre et de sexualité. Pour mieux comprendre ces phénomènes, le travail de thèse questionne l’articulation entre genre, sexualité et religions en France depuis les années 1970, en s’appuyant sur les pratiques et représentations sexuelles des catholiques et des musulman·e·s. L’analyse utilise deux types de matériaux : trois grandes enquêtes de population sur la sexualité en France (1970, 1992, 2006) et une sur la conjugalité (2013), ainsi que des entretiens biographiques auprès de personnes se déclarant catholiques et musulman·e·s. Le croisement de ces deux matériaux permet d’étudier, dans une perspective comparative, l’évolution des conduites sexuelles des femmes et des hommes selon leur religiosité. Le répertoire sexuel des individus, qu’ils soient catholiques, musulmans ou sans religion d’appartenance, est diversifié et étendu. Les pratiques sexuelles se rapprochent entre catholiques et personnes sans religion (âge d’entrée dans la sexualité, masturbation, pornographie), tandis que la sexualité des musulman·e·s est marquée par des écarts de genre importants et des pratiques en lien avec leur position minoritaire dans l’espace social (comme le recours à la prostitution pour les hommes). Les représentations associées à la famille et à l’homosexualité se résument à trois grandes configurations, selon l’attachement des personnes au couple, à la procréation et à l’hétérosexualité. La religion détermine en partie ces positionnements, qui s’inscrivent toutefois dans des parcours biographiques et des expériences sexuelles plus larges. La thèse montre de plus comment s’imbriquent les trajectoires religieuses et sexuelles des femmes et des hommes à partir de leurs parcours de vie et de leur position dans les rapports sociaux (de classe, de genre, de race). La religion apparaît, selon le contexte, comme une ressource (culturelle, sociale ou symbolique) pouvant être utilisée dans la recherche d’un·e partenaire et euphémiser ou renforcer des logiques de sélection sociale. Les entretiens éclairent les manières dont les individus s’approprient leur religion, tant dans leurs discours que dans les discours sur leurs pratiques, mais aussi les façons dont ils subjectivent les normes et les (re)constituent a posteriori, en relisant leurs expériences biographiques. In fine, la thèse apporte des clés pour mieux comprendre le processus de sécularisation en France. La sexualité des catholiques et des musulman·e·s offre un point de vue original sur la manière dont les individu·e·s se constituent comme sujets. Elle apporte un nouveau regard sur les formes que prend la normativité sociale, dans une société sécularisée, au sein de laquelle les sources normatives sont nombreuses et peu hiérarchisées. Enfin, elle démontre que la religion renvoie à des rapports sociaux combinés, dans une société traversée par des inégalités de genre, de classe, de race et de sexualité.
The French religious and sexual landscapes share certain mutations that characterized a larger dynamic of secularization. They are structured not only by processes that diversify practices, multiply the available choices for action, and individualize norms, but also by the persistence of social frameworks that regulate behaviour. The state of religion in France is characterized by the Catholic faith’s loss of institutional influence and a reduction in church membership, a growing number of people stating no religious affiliation, and the specific position of Islam. The latter is a young, dynamic religion that is often understated and racialized in social space. These changes—and the differing histories of Catholicism and Islam in France—explain and interrogate the high public and media visibility of a religious fringe concerned with questions of gender and sexuality. To better understand these phenomena, the thesis examines the links between gender, sexuality and religion in France since the 1970s, on the basis of the sexual practice and representations of Catholics and Muslims. My analysis uses two types of material: three major population surveys on sexuality in France (1970, 1992, 2006) and one on conjugality (2013), together with biographical interviews with respondents who identify as Catholics and Muslims. The combination of these research materials provides a comparative perspective on the development of sexual behaviour among women and men according to their religiosity. The range of sexual behaviour among individuals, whether Catholic, Muslim or non-affiliated, is wide and diversified. Practices (first sexual experience, masturbation, pornography) are becoming more similar between Catholics and the non-affiliated, while Muslims’ sexuality is characterized by major gender differences and practices related to their minorized position in social space (such as men’s use of prostitutes). The perceptions of family and homosexuality fall into three major patterns, according to the respondents’ attachment to life as a couple, childbearing and heterosexuality. Religious commitment to some extent determines these positions, which are also situated within broader life stories and sexual experience. The thesis also demonstrates how women and men’s religious and sexual trajectories are connected on the basis of their life stories and place in power relationship (class, gender, race). In some cases, religion may be a resource (cultural, social or symbolic) for finding a partner and underplaying or reinforcing processes of social selection. The research interviews throw light on the ways in which respondents appropriate their religion, in what they say about it and about their behaviour, and the ways they subjectivate norms and (re)construct them in hindsight as they review their life experiences. The thesis offers new insight into the process of secularization in France. The sexuality of Catholics and Muslims provides an original view of the way men and women establish themselves as subjects. It sheds new light on the various forms of social normativity in a society where normative sources are multiple and non-hierarchical. Finally, it demonstrates that religion is only socially significant in a society structured by gender, class, race, and sexual inequalities.