Relations interdites, enfants oubliés ? Les relations entre femmes allemandes et prisonniers de guerre français pendant la Seconde Guerre mondiale

Thèse de doctorat en Histoire - Aix-Marseille Université/Universität Tübingen
Par Gwendoline CICOTTINI
Sous la direction de Isabelle RENAUDET
et la co-direction de Johannes GROßMANN
Année de soutenance 2020

Résumé

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L’expression « relations interdites » désigne les contacts établis entre civiles allemandes et prisonniers de guerre français présents sur le territoire du Reich pendant la Seconde Guerre mondiale. Interdits par le décret du Verbotener Umgang mit Kriegsgefangenen adopté avant même l’arrivée des captifs, ces contacts sont proscrits à la fois pour des raisons de sécurité militaire et au nom de l’idéologie raciale national-socialiste. Grâce à un corpus conséquent de dossiers judiciaires se rapportant à ce délit, la thèse analyse les dizaines de milliers de relations de ce type qui ont eu lieu. Elle montre l’écart entre la norme et les pratiques, reflétant la difficulté de contrôler la population civile en période de conflit et l’agentivité des acteurs. L’exploitation de ce matériau documentaire s’est révélée également très riche pour reconstruire le quotidien d’une société en guerre, un ordinaire qui se joue loin du front. Si toutes les relations interdites ne sont pas de nature amoureuse et /ou sexuelle, ces dernières préoccupent pourtant particulièrement les autorités. L’un des intérêts de cette étude est ainsi non seulement d’éclairer le fonctionnement de l’appareil judiciaire allemand en révélant les méthodes d’auditions pratiquées, mais aussi, dans une perspective d’histoire des rapports genrés en contexte guerrier, d’analyser le rôle de la sexualité et la fonction dévolue au corps des femmes. Les relations interdites sont également l’occasion de questionner l’attitude des captifs et le rapport qu’ils entretiennent avec le statut d’ennemi qui leur est assigné. La portée mémorielle de ces relations est interrogée dans le temps long, en donnant notamment la parole aux enfants nés de ces couples mixtes, « enfants de la guerre », qui plus de soixante-dix ans après les événements, témoignent. A l’aide de ces différentes trajectoires, et grâce aux apports de la microhistoire, cette étude contribue à aborder la guerre autrement, par le biais d’une histoire de l’intime et du sentiment amoureux. Elle défend l’hypothèse que les relations interdites ont contribué à l’écriture d’une autre histoire des rapports franco-allemands au cœur du Second Conflit mondial, qui, pour être saisie, oblige à se situer dans une démarche d’anthropologie historique et à interroger le rapport des individus à la sexualité et aux structures de la parenté.
The term « forbidden relationships » refers to contacts between German civilians and French prisoners of war present on the territory of the Reich during the Second World War. Forbidden by the decree of Verbotener Umgang mit Kriegsgefangenen from November 1939 , such contacts were banned both for military security reasons and in the name of National Socialist racial ideology. Thanks to a substantial corpus of judicial files related to this crime, the thesis analyses the tens of thousands of relationships that have taken place. It shows the gap between “the norm” and reality during this period. It reflects the difficulty in controlling the civilian population during times of conflict and the agency of the actors. The use of this documentary material has also proven to be beneficial in reconstructing the daily life of a society at war, a slice of ordinary life, played out far from the front line. Although not all forbidden relationships were of a romantic and/or sexual nature, they are of particular concern to the authorities. One of the interests of this study is therefore not only to shed light on the workings of the German legal system by revealing the methods used in hearings. It also explores the history of gender relations in the context of war from different perspectives. The role of sexuality is analysed, and the function assigned to women's bodies. Prohibited relationships were also an opportunity to question the attitudes of the captives and their relationship with the “enemy” status been assigned. The significance of these relationships has been questioned over a long period of time, with the most compelling being the testimonies of the children born to these mixed couples. These “children of war”, who more than seventy years after the events have shared their experiences. With the help of these different trajectories, and thanks to the contributions of micro history, this study contributes to approaching war in a different way, through a story of intimacy and love. It defends the hypothesis that forbidden relations contributed to the writing of a different history, one of Franco-German relations at the heart of the Second World War. In order for this to be understood requires a historical anthropological approach and the questioning of relationships to sexuality and the structures of kinship.