La transition de genre après la Révolution islamique en Iran. La subjectivation trans entre pathologie et résistance

Thèse de doctorat en Philosophie - Sorbonne Paris Cité
Par Bahar AZADI
Sous la direction de Yves-Charles Zarka
et la co-direction de Farhad Khosrokhavar
Année de soutenance 2018

Résumé

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L'histoire de l'identité trans et sa légalisation après la Révolution islamique de 1979 en Iran laisse souvent perplexe les observateurs étrangers. Chaque pays a sa propre façon d'accepter, d'ignorer ou de réprimer la demande de la transition de genre. Le rôle important du discours religieux sur la transition de genre en Iran est lié à la fatwa de l'ayatollah Khomeini, qui a sanctionné la réassignation sexuelle dans une société où toute identité non binaire et toute orientation non hétérosexuelle est un acte criminel. La fatwa a été publiée pour la première fois en 1967 et, après la révolution de 1979, dans les années 1980, cette fatwa a acquis soutien, financement et force dans la loi. Le discours juridique de la République islamique admet la possibilité d'une inadéquation entre le sexe et le genre et met à disposition les moyens médicaux pour guérir la souffrance de la personne trans. La catégorisation psychiatrique et le protocole médico-légal du changement de sexe constituent une réponse légitime à la « souffrance » chez les personnes trans. La souffrance en question fait référence aux sentiments d'un individu trans qui croit que son âme est « piégée dans le mauvais corps ». La légalisation de l'identité trans en Iran renvoie à des processus de biopouvoir où les technologies de genres sont au service d'un processus de normalisation de l'individu non binaire. Néanmoins, les individus trans utilisent leurs corps comme un outil de pouvoir pour actualiser leur propre définition du genre et de l'être genré. Nous analysons la construction iranienne des subjectivités trans dans une approche foucaldienne du pouvoir, du savoir et du sujet, dans trois domaines : (i) Le discours religieux qui légalise le changement de sexe, (ii) Le discours psychiatrique et légal qui catégorise l'identité trans en tant que « trouble de l'identité de genre » et (iii) Les réactions des individus trans au système. La corporéité du genre est un processus de « devenir » entre une autoconstruction identitaire de l'individu trans et la construction politico-légale des identités trans dans chaque société. Nous avons cherché à critiquer l'assujettissement du sujet en proposant d'autres modalités de l'interpellation non institutionnelles et non idéologique de l'individu trans en sujet trans. Ainsi nous avons essayé de redéfinir la transition de genre comme un « passage » dans un paradigme non pathologique inspiré par le concept de rhizome développé par Deleuze et Guattari et nous utilisons ce concept pour analyser la transition de genre et la possibilité de multiple forme d'identification. Le statut des personnes trans iraniennes se situe entre la pathologie et la résistance. L'individu trans construit son identité et transgresse les normes du genre. En s'orientant, en changeant, en choisissant, l'individu modifie inévitablement ce qu'il devient. Le corps dans cette transition est au cœur de la résistance trans dans son parcours de subjectivation. Les individus trans iraniens réagissent différemment au discours protocolaire de changement de sexe. Nous avons distingué les différentes modalités de réaction au protocole de changement de sexe que nous avons décrit en trois typologies de réactions chez les personnes trans. Le contexte sociopolitique de la société iranienne limite le transactivisme et les mouvements collectifs trans. Nous essayons d'introduire un type de résistance des individus trans iraniens qui ne soit ni une résistance révolutionnaire ou rebelle ni une résistance publique et collective. Nous développons le concept de « résistance quotidienne » qui décrit comment les personnes trans agissent dans leur quotidien de manière à porter atteinte au pouvoir. Pour enrichir notre analyse, nous avons suivi les activités théâtrales d'un acteur et metteur en scène trans qui sensibilise le public à travers ses performances.
The history of trans identity in Iran and its legalization after the Islamic Revolution of 1979 often seems perplexing to outside observers. Each country has its own way of accepting, ignoring or repressing the gender transition. The important role of religious discourse on gender transition in Iran is related to the famous fatw¿ of Ayatollah Khomeini, which sanctioned sex change, in a society where any non-binary identity and non-heterosexual orientation is a criminal act. The fatwa was published first in 1967 and after the 1979 Revolution, in the 1980s, his fatwa gained support, finance and force of law. The legal discourse of the Islamic Republic, which accepts the possibility of inadequation between sex and gender and the medical means of remedying trans suffering, remains beholden to the binary notion of gender. Psychiatric labeling and the medico-legal protocol of sex change are a legitimating reply to trans individual "suffering". Here, the suffering in question refers to the feelings of an Iranian trans individual who believes that his/her soul is "trapped in the wrong body". A biopolitical analysis shows how mandatory sterilization manage bodies and their productive and reproductive capacities and roles in society by putting in concrete territories, the non-binaire bodies as threats to heterocentrist hegemony. Nevertheless, trans individuals use theirs bodies as a site of power, to actualize their own definition of gender binary and being. We analyze the Iranian construction of trans subjectivities by Foucault's concept of power, knowledge and subject in three domains: (i) The religious discourse which legalizes sex change, (ii) The power-knowledge discourse which categorizes trans identity as "gender identity disorder", and (iii) The trans individual reactions to the system. Embodying gender is a process of "becoming" between a trans self-construction and the politico-legal construction of trans identities in each society. The "wrong body narrative" then depends on the conversion of body and self-gender identity and the discursive production of gender binary norms in each society. We try to redefine gender transition as a "passage" in a non-pathological paradigm inspired by Deleuze and Guattari's concept of "rhizome" that we use for analyzing gender transition. Iranian trans individual's status is located beyond resistance and pathology. The trans individual builds his identity and intervenes, in addition, on the norms of the gender. By orienting oneself, by changing, by choosing, the individual inevitably modifies what they become. Bodies in this transition are the center of trans resistance as a process of subjectivisation. Iranian trans individuals react differently to the dominant gender discourse of the society. We made three typologies of trans subjectivities in reaction to legal protocol of sex change. The socio-political context of the society limits all kinds of transactivisme and trans movements. We try to introduce a special kind of resistance of Iranian trans individuals that is not a revolutionary or rebellious resistance, nor is it a public and collective one; it is closer to the concept of "everyday resistance" that describes how people act in their everyday lives in ways that might undermine power. We observed the activities of a trans performer who attempts to sensibilize society about trans identity.