La sexualité aux temps de la contraception. Genre, désir et plaisir dans les rapports hétérosexuels (France, années 1960 - années 2010)

Thèse de doctorat en Sociologie - EHESS
Par Cécile THOMÉ
Sous la direction de Michel Bozon
Année de soutenance 2019

Résumé

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Ce travail de thèse porte sur les recompositions de la sexualité hétérosexuelle et des rapports de genre en France, depuis les années 1960, dans un contexte de généralisation de l’utilisation de la contraception médicale. Il vise à faire la sociogenèse des scripts de la sexualité « contraceptée », que cette contraception soit assurée par des moyens « médicaux » (méthodes hormonales, stérilet au cuivre, stérilisation), des méthodes barrières (préservatif masculin ou féminin, diaphragme, spermicides) ou encore par des méthodes alternatives souvent qualifiées de « naturelles », comme le retrait ou les méthodes d’auto-observation (méthode Ogino, méthode des températures, méthode Billings, méthode symptothermique). Le travail s’appuie sur trois types de matériaux : des données d’archives et des témoignages écrits, une analyse secondaire de données quantitatives et 71 entretiens semi-directifs avec des hommes et des femmes ayant entre 20 et 84 ans. Il s’agit, à partir de ces matériaux, de rendre compte des représentations naturalisées de la sexualité, du désir et du plaisir sexuels, ainsi que des rapports de pouvoir qui sont mis au jour par l’étude concrète des pratiques contraceptives et sexuelles. La thèse restitue d’abord la construction et le déroulement de l’enquête, en interrogeant épistémologiquement la sexualité aux différentes ères de la contraception. Il s’agit de réfléchir à la construction d’un objet qui ne va pas « de soi », ainsi que de mener une réflexion méthodologique sur les conditions de possibilité d’une telle recherche sur la sexualité. Puis c’est une démarche sociohistorique qui est adoptée, avec l’étude de l’évolution de l’articulation entre sexualité et contraception, en particulier autour de la diffusion de la contraception médicale (années 1960-1970) et de celle du préservatif (années 1980-1990). La recherche montre que le plaisir sexuel des femmes n’est pas né avec la pilule, mais également que les rapports de genre autour de la sexualité se sont largement recomposés dans cette période, alors que la contraception passait du statut de compétence masculine à celui de responsabilité féminine. En se centrant ensuite sur le milieu des années 2010, la thèse s’appuie sur l’étude détaillée des pratiques contraceptives, pour approcher la sexualité et les réflexivités sexuelles créées par chaque méthode. Revenant successivement sur les méthodes médicales, les méthodes barrières et les méthodes alternatives de contraception, elle met au jour trois types de réflexivité sur la sexualité (attentive, obligatoire et amplifiée). Le travail contraceptif impliqué par chaque méthode y est également interrogé, de même que ses effets en matière de désirs, de plaisirs et de pratiques sexuelles. Enfin, ce travail met en évidence, grâce à l’étude de la contraception, certains fondements de la sexualité hétérosexuelle contemporaine. Ce sont en particulier la force de la réciprocité, la centralité de la pénétration pénovaginale et la nécessité des disponibilités physique et émotionnelle pour le bon déroulement du script « banal » qui sont mises en évidence, ainsi que le travail des femmes sur la sexualité pour produire la spontanéité de ce script.
This thesis focuses on the recomposition of heterosexual sexuality and gender relations in France since the 1960s, in a context of widespread use of medical contraception. It aims to sociogenize the scripts of “contraceptive” sexuality, whether this contraception is provided by “medical” means (hormonal methods, copper IUD, sterilization), barrier methods (male or female condom, diaphragm, spermicide) or by alternative methods often referred to as “natural”, such as withdrawal or self-observation methods (Ogino method, temperature method, Billings method, symptothermic method). The work is based on three types of materials: archival data and written testimonies, secondary analysis of quantitative data and 71 semi-directive interviews with men and women between the ages of 20 and 84. Based on these materials, the purpose of this research is to report on naturalized representations of sexuality, sexual desire and pleasure, as well as power relations that are uncovered through the concrete study of contraceptive and sexual practices. The thesis first gives an account on the construction and conduct of the survey, by epistemologically interrogating sexuality in the different eras of contraception. It is a question of reflecting on the construction of an object that is not “self-evident”, as well as of conducting a methodological reflection on the conditions of possibility of such a research on sexuality. Then a socio-historical approach is adopted, with the study of the evolution of the articulation between sexuality and contraception, in particular around the diffusion of medical contraception (1960-1970) and that of condoms (1980-1990). Research shows that women's sexual pleasure was not born with the pill, but also that gender relations around sexuality were largely recomposed during this period, as contraception shifted from male competence to female responsibility. Focusing then on the mid-2010s, the thesis is based on a detailed study of contraceptive practices, to approach the sexuality and sexual reflexivities created by each method. Returning successively to medical methods, barrier methods and alternative contraceptive methods, it reveals three types of reflexivity on sexuality (attentive, mandatory and amplified). The contraceptive work involved in each method is also examined, as well as its effects on desires, pleasures and sexual practices. Finally, this work highlights, through the study of contraception, some of the foundations of contemporary heterosexual sexuality. In particular, the strength of reciprocity, the centrality of penovaginal penetration and the need for physical and emotional availability for the smooth running of the “ordinary” script are highlighted, as well as women's work on sexuality to produce the spontaneity of this script.