La paternité « ordinaire » en prison

Thèse de doctorat en Sociologie - EHESS
Par Marine QUENNEHEN
Sous la direction de Irène Théry
et la co-direction de Laurent Toulemon
Année de soutenance 2019

Résumé

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Comment l’incarcération affecte-t-elle le rôle paternel ? La prison produit des conditions spécifiques d’actualisation de ce rôle, définies par les conditions d’incarcération et d’autres éléments provenant du parcours biographique. Il s’agit d’appréhender la paternité non pas à travers une seule dimension (le lien père-enfant en prison), mais plusieurs (histoire familiale, conjugale, etc.). Cette thèse fait dialoguer la sociologie de la famille, du genre et de la disqualification sociale, et propose une approche pluridimensionnelle de son objet, la paternité en prison. Nous distinguons et articulons trois dimensions : une analyse relationnelle de la paternité en contexte d’incarcération, saisie par les pratiques concrètes des pères détenus et de leur entourage ; une approche biographique replaçant le présent dans l’histoire familiale des pères rencontrés ; et enfin, une analyse « compréhensive » des normes, qui s’efforce de saisir comment ces hommes pensent et analysent leur rôle de père. Cette thèse repose sur des entretiens répétés avec soixante-dix détenus, rencontrés de deux à trois fois dans deux maisons d’arrêt et deux centres de détention. Cette méthodologie induit un retour réflexif des enquêtés sur eux-mêmes. Conjointement, des entretiens ont été réalisés avec différent∙es professionnel∙les travaillant en milieu carcéral, complétés par des observations ethnographiques en détention et lors de réunions des commissions d’aménagement des peines, dans le but de comprendre dans quelle mesure la paternité en prison était prise en compte par l’institution. Cette thèse met en évidence deux résultats principaux. La paternité, tout d’abord, peine à acquérir une place prépondérante dans les récits, les pratiques et les espaces de la détention. Il n’existe pas d’attentes particulières de l’institution concernant les liens familiaux des hommes incarcérés. Les hommes détenus n’ont aucune visibilité sociale en tant que pères. Le second résultat est qu’il n’existe pas une paternité en prison, mais bien un éventail de situations paternelles. Nous avons forgé une typologie des paternités en prison qui se décline en quatre types : «marginale», «suspendue», «brisée» et «ressource».
How does incarceration affect a father’s role as a parent? Prison produces specific conditions for actualizing this role, which are defined by the conditions of incarceration and other phenomena from an individual’s life event history. This means understanding fatherhood not through a single lens (the father-child relationship whilst in prison) but several (family and partnership history, etc.).This thesis brings into dialogue the sociology of the family, of gender and of social disqualification, and studies fatherhood in prison through a multidimensional perspective. Three dimensions are distinguished and articulated: a relational analysis of fatherhood in the context of incarceration, understood through the concrete practices of detained fathers and their entourage; an event-history approach that re-places the present within fathers’ family history; and finally, a ‘comprehensive’ analysis of norms, which attempts to grasp how these men think and to analyse their role as fathers. This thesis uses repeated interviews with 70 detainees who were met from 2 to 3 times in two remand prisons and two detention centres. This methodology prompts reflexive feedback from respondents about themselves. In conjunction, to understand how far fatherhood was taken into account by institutions, interviews were conducted with professionals working in prisons and are supplemented with ethnographic observations in the prison context and at meetings of commissions deciding adjusted sentences.Two main results emerge from this thesis. First, fatherhood struggles to acquire a prominent place in the narratives, practices, and spaces of detention. There are no particular institutional expectations concerning the family ties of incarcerated men, who have no social visibility as fathers. Second, there is no single form of fatherhood in prison but rather an array of paternal situations. We have developed a quadripartite typology of fatherhood in prison: ‘marginal’, ‘suspended’, ‘broken’, and ‘resource’.