La fabrique des in/capables. Ethnographie de l’accompagnement en institution spécialisée pour adolescent-es désigné-es autistes

Thèse de doctorat en Sociologie - EHESS
Par Adrien PRIMERANO
Sous la direction de Marc BESSIN
Année de soutenance 2020

Résumé

Français Anglais
Les Instituts Médico-Éducatifs (IME) constituent l’une des principales modalités d’accueil des enfants et adolescent-es dit-es handicapé-es en France, malgré des mesures étatiques en faveur de l’école inclusive. En documentant l’accompagnement mis en place par les différent-es professionnel-les, et en particulier les éducateur-trices spécialisé-es, cette thèse propose de questionner la tension entre le maintien d’un espace d’entre-soi handicapé et la recherche de normalité. Ce travail explore la manière dont se fabriquent les figures de l’individu capable et incapable, selon des modalités qui relèvent d’un idéal capacitiste, soit une structure qui hiérarchise, normalise et exclut certaines formes et fonctionnalités corporelles (Masson, 2013). Ainsi, la promotion de la « capacité » par les professionnel-les produit un tri au sein des individus accompagnés entre capables et incapables, par le biais d’un processus de normalisation s’appuyant sur l’adolescence ou l’identité sexuée jugées normales, ainsi que l’image valorisée d’un individu autonome et possédant un travail productif. Cette thèse repose sur trois monographies d’IME, pour lesquelles ont été réalisées des observations régulières, des entretiens avec des professionnel-es, et l’analyse des documents institutionnels. Elle montre que les IME sont des institutions qui tendent à monopoliser la totalité de la prise en charge des personnes qu’elles accueillent, et à se présenter comme la seule instance légitime pour le faire. Le handicap est érigé comme une normalité institutionnelle au sein de l’IME, comme une structure dans laquelle des activités éducatives sont possibles, afin de faire acquérir des capacités aux personnes présentes. Dès lors, l’« handicapé-e normal-e » est celui ou celle qui est susceptible de s’engager dans un processus de normalisation, impliquant à la fois des comportements particuliers individualisés et de nombreuses injonctions à performer son genre ainsi que sa classe d’âge (l’adolescence). Les professionnel-les effectuent un tri entre les personnes jugées capables et incapables : tout d’abord, un accompagnement différencié est mis en place, à partir d’une suppléance de l’individu (registre du « faire pour ») ou alors d’une aide pour réaliser soi-même une tâche (registre du « faire avec »). De plus, les plus capables sont inscrit-es dans des collectifs, visant à construire une identité commune, alors que les incapables voient leur accompagnement davantage individualisé. Enfin, les capables sont préparé-es au travail productif et à l’autonomie hors des IME, par un travail de normalisation qui vise à invisibiliser les comportements jugés hors-normes. Dans le même temps, les incapables se voient également invisibilisés socialement, mais par le biais d’une institutionnalisation adulte, à laquelle ils et elles sont préparé-es à travers un travail sur l’autonomie au sein des institutions, en apprenant à faire et s’occuper seul-e.
The IMEs (Instituts Médico-Éducatifs or Medico-Educational Institutes) are one of the main institutions welcoming so-called disabled children and adolescents in France, despite government measures in favor of inclusive schooling. Through a documentation of the assistance provided by the various professionals working in these institutions, in particular specialized educators, this research questions the tension between maintaining a disabled-persons-only space and searching normality. This work explores the way in which the figures of the able and unable individuals are produced, through approaches arising from an ableist ideal, that is, a structure which hierarchizes, normalizes and excludes certain bodily forms and functionalities (Masson, 2013). Thus, the promotion of “ability” by the professionals sorts out the accompanied individuals between able and unable, through a normalization process based on adolescence or gender identity deemed normal, as well as the valued image of an autonomous individual doing productive work.This thesis is based on three IME monographs, for which I carried out regular observations, interviews with professionals, and analysis of institutional documents. It demonstrates that IMEs are institutions that tend to monopolize the care of the people they welcome, and to present themselves as the only legitimate body to do so. Disability is set up as an institutional normality within the IME, as a structure in which educational activities are possible, in order to allow these people to acquire skills. Consequently, the “normal disabled person” is the one which may engage in a normalization process, implying both individualized behaviors and numerous injunctions to perform their gender as well as their age class (adolescence). The professionals sort them out between those deemed able and unable: first of all, differentiated supports are set up, for supplementing the individual (doing for) or helping them to carry out a task (doing with). Besides, those perceived as more able are enrolled in collectives, aiming to build a common identity, while those deemed unable receive a more individualized support. Finally, the able persons are prepared for productive work and autonomy outside of the IME, through normalisation efforts intending to invisibilize behaviors considered outside the norm. At the same time, the unable persons are also socially invisibilized, but through an adult institutionalization, for which they are prepared through work on autonomy within the institution, by learning to take care of themselves.