Contributions des études de genre à la polémologie : Étude des origines polémogènes de la systématisation du recours aux violences sexo-spécifiques en temps de guerre. Kosovo, 1981-2015

Thèse de doctorat en Science politique - Université Jean Moulin Lyon 3
Par Lydie THOLLOT
Sous la direction de David Cumin
Année de soutenance 2018

Résumé

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Entre 1998 et 1999, plus de 20 000 Albanaises ont été agressées sexuellement par les forces serbes au Kosovo. Loin d’être un évènement singulier, le viol de guerre ne devrait pas constituer une évidence historique. Du moins, c’est dans cette perspective que nous avons choisi de l’étudier : comme un phénomène non évident, dont les origines posent question. Cette interrogation nous a conduits à considérer le silence des survivantes comme un indice : celui qui fait écho à un régime global du discours politique sur la sexualité. La censure discursive sur le sexe révèle les failles du patriarcat : dans sa manière de définir les femmes comme des minorités sexuelles, il participe pleinement à leur précarisation. Il apparait que la sexualité participe à la construction des identités, ainsi que de leur sécurité. À travers le genre, elle limite le champ des possibilités de chacun, et conduit les femmes à devenir des cibles sexuelles en temps de guerre. Sexualité, identité et (in)sécurité sont ainsi liées : ce sont des enjeux politiques inscrits dans des logiques de subordination, que la guerre exacerbe. Ainsi, il ressort de notre démarche intellectuelle, qui se réclame du féminisme, que les origines du recours stratégique au GBV sont polémogènes. Par polémogène, nous entendons la définition du philosophe et polémologue J. Freund : sources de conflits. Notre démarche théorique a donc emprunté au féminisme (matérialiste, postcolonial et queer) et à la polémologie (de G. Bouthoul à J. Freund), les bases conceptuelles à partir desquelles nous avons tenté de construire une science féministe de la guerre. En mettant en lumière les contributions des études de genre à la sociologie des conflits, nous avons dressé une méthodologie nous permettant de répondre à notre problématique. Elle nous a conduits à effectuer une ethnographie critique des pratiques corporelles et discursives à partir desquelles la construction de l’insécurité des Albanaises s’est effectuée dans la communauté albanaise du Kosovo, et la construction de la menace albanaise s’est réalisée du point de vue serbe dans le discours nationaliste. Au cœur de cette dialectique des perceptions albanaises et serbes a émergé la restriction intersectionnelle du champ des possibilités des Albanaises. Et c’est à partir de celle-ci que nous avons reproblématisé le mutisme des survivantes pour souligner les enjeux qu’il représente dans la société kosovare post-conflit.
Between 1998 and 1999, more than 20 000 Albanian women were sexually assaulted by Serbian forces in Kosovo. Far from being a singular event, the war’s rape should not constitute a historical obviousness. At least, it is in this perspective that we chose to study it: like a nonobvious phenomenon, which origins raise questions. This interrogation led us to consider the survivor’s silence as evidence: it echoes a global regime of political discourse about sexuality. The discursive censorship about sex reveals the flaws of patriarchy. In its way of defining women as sexual minorities, it participates integrally to their insecurity. It appears that sexuality participates to the construction of identities, and their security. Through gender, it limits the field of possibilities of each, and conduct women to become sexual targets during armed conflict. Sexuality, identity and (in)security are linked : these are political issues part of subordination logics that war exacerbates. So, it springs from our intellectual approach, which claims to be feminist, that the origins of strategic appeal of GBV are polemogenous, i.e., as philosopher and -polemologist J. Freund defined this term: sources of conflicts. Our theoretical approach borrows from feminism (materialist, postcolonial and queer) and from polemology (from G. Bouthoul to J. Freund) the conceptual bases from which we try to build a feminist science of war. Putting in light the contributions of gender studies to the sociology of conflict, we developed a methodology suited to these problematics. It led us to make a critical ethnography of corporal and discursive practices from which the construction of the Albanian women’s insecurity was done in the Albanian community in Kosovo, and the construction of the Albanian threat was achieved in the Serbian point of view in the nationalist discourse. Inside this dialectic between the Albanian and the Serbian perceptions emerged the intersectional restriction of Albanian women’s field of possibilities. From there, we re-problematized the survivor’s mutism to underline the issues it embodies in the post-conflict Kosovar society.