Camerounais à Oran (Algérie) : Parcours migratoires, insertions urbaines et lieux de sociabilité

Thèse de doctorat en Sociologie - Université de Paris
Par Jeanne BUREAU
Sous la direction de Nicolas PUIG
Année de soutenance 2020

Résumé

Français Anglais
Cette thèse s'intéresse à la présence de migrants camerounais dans la ville d'Oran en Algérie, pays qu'ils considèrent pour la grande majorité d'entre eux comme un « pays de transit », quelle que soit la durée effective de celui-ci. Cette thèse est articulée autour de trois grands axes : les parcours migratoires, les insertions dans la ville d'Oran, et l'ethnographie détaillée des maquis camerounais, lieux de sociabilité et de loisirs. Cette étude porte essentiellement sur l'organisation communautaire développée par les Camerounais en Algérie, et la façon dont ils s'insèrent dans une société qui les rejette. La contextualisation de l'immigration subsaharienne en Algérie montre qu'elle constitue un sujet sensible dans un pays qui n'accepte pas la présence de ces migrants. En retraçant leurs parcours migratoires, les causes de départ du pays d'origine sont analysées, ainsi que leurs espoirs sur une vie future en Europe et leur vécu du voyage effectué par route. Les itinéraires empruntés sont soumis à des évolutions en fonction des politiques des États concernés et les migrants sont dans une constante vulnérabilité qui les expose tout du long du voyage aux violences des différents acteurs de la mobilité. Sur la route migratoire, les ghettos sont des lieux d'hébergement communautaires d'auto-organisation, affranchis des lois du pays hôte et dont l'existence incertaine est soumise aux aléas des expulsions. Dans ces lieux où les règles sont strictement définies, il existe de l'entraide mais aussi de l'exploitation, les figures hiérarchiques exerçant leur pouvoir sur les migrants de passage. Dans ces circonstances, le schéma de mise en couple relève à la fois de la protection et de la prédation des femmes et est très précaire : généralement, il s'agit d'un arrangement temporaire intimement lié à la situation migratoire et permettant à chacun des partenaires d'avoir accès à certains services. À partir de la description détaillée de plusieurs habitats et quartiers investis par les migrants, leurs insertions dans la ville d'Oran sont présentées. Des économies, qualifiées d'« informelles », voire illégales, sont déployées dans un contexte très particulier où ils n'ont pas accès au marché du travail formel. Dans une société d'où ils sont rejetés de toute part tant par le pouvoir étatique que par la population locale, les migrants développent une organisation communautaire qui leur est propre, avec son système d'entraide, sa hiérarchie, ses règles et ses sanctions, notamment afin de pallier les manques dus à leur impossible intégration. Ce système créé en migration, délimitant les statuts et les rôles de chacun et différent du système de valeurs du pays d'origine, permet aux Camerounais de faire face ensemble aux épreuves liées à leur vie en Algérie. Cette organisation informelle, bien que souvent efficace pour procurer une aide et réguler les conflits, aurait aussi des failles et des dérives, et certains Camerounais en seraient insatisfaits. Les appartenances mises en avant par les Camerounais et la pluralité des relations interethniques entre Camerounais et Algériens sont également décrites, dans un contexte où l'intolérance religieuse et le racisme anti-noir s'expriment ouvertement, donnant lieu à des actes de discrimination. L'ethnographie des maquis permet enfin de présenter ces bars-restaurants informels tenus par les migrants camerounais et destinés à une clientèle subsaharienne. Ces lieux de premier accueil pour les femmes voyageant seules, sont à la fois à la marge et à l'intérieur de la ville et font centralité dans la vie des migrants camerounais par leur dimension sociale.
This thesis focuses on the presence of Cameroonian migrants in the city of Oran, Algeria, which the vast majority of them consider as a « transit country » regardless of how long they stay therein. This thesis is structured around three main themes : migratory journeys, integration into the city of Oran, and a detailed ethnography of the Cameroonian maquis, places of sociability and leisure. This study focuses mainly on the community organization developed by Cameroonians in Algeria and the way they fit into a society that rejects them. The contextualisation of sub-Saharan immigration in Algeria shows that it is a sensitive subject in a country which does not accept the presence of these migrants. By tracing back their migratory journeys, the causes for departure from their home country as well as their hopes for a future in Europe and their personal experiences of their road trips are analysed. The routes used are subject to changes depending on the policies of the States concerned and migrants are in a constant vulnerability that exposes them throughout the journey to the violence of the different actors of mobility. On the migration route, ghettos are housings of communal self-organization, free from the laws of the host country and whose uncertain existence is subject to the vagaries of evictions. In these places where the rules are strictly defined, there is mutual assistance but also exploitation, hierarchical figures exercising their power over transient migrants. In these circumstances, the pattern of couples is both protective and predatory of women and is very precarious : generally, it is a temporary arrangement that is closely linked to the migration situation and allows each partner to have access to certain services. From the detailed description of several settlements and neighborhoods occupied by the migrants, their integration into the city of Oran is presented. Economies, tagged as ¿informal¿ or even illegal, are deployed in a very specific context where they do not have access to the formal labour market. In a society from which they are rejected on all sides by both the state power and the local population, migrants develop their own community organization, with its mutual aid system, hierarchy, rules and sanctions, in particular in order to make up for the shortcomings caused by their impossible integration. This system created in migration, delimiting the status and roles of each one and different from the value system of the country of origin, allows Cameroonians to face together the trials related to their life in Algeria. This informal organization, although often effective in providing aid and regulating conflicts, could also have flaws and abuses, and some Cameroonians could be dissatisfied. The allegiances put forward by Cameroonians and the plurality of inter-ethnic relations between Cameroonians and Algerians are also described, in a context where religious intolerance and anti-black racism are openly expressed, giving rise to acts of discrimination. The ethnography of the maquis finally makes it possible to present these informal bars-restaurants run by Cameroonian migrants and intended for a sub-Saharan clientele. These places of first welcome for women traveling alone, are both on the margins and inside the city and are central in the life of Cameroonian migrants by their social dimension.