Sexe, droit et migrations. La traite des êtres humains saisie par les institutions

Publié le 4 novembre par Héloïse Humbert

Cultures & Conflits, n° 122 / été 2021

A partir de données empiriques (observations, entretiens, consultation de dossiers) collectées dans l’arène judiciaire, policière et associative, les textes réunis ici entendent questionner la traduction, dans les pratiques institutionnelles et les expériences individuelles, des catégories d’action énoncées par les dispositifs locaux, nationaux et internationaux de lutte contre la traite des êtres humains à des fins d’exploitation sexuelle.

Cherchant notamment à interroger et complexifier la dichotomie « victimes » - « trafiquants » traversant le débat public, le dossier s’ouvre sur l’expérience des étrangères en situation de prostitution (Prune de Montvalon), avant de s’intéresser aux pratiques policières et associatives d’identification des victimes et auteur·es de traite des êtres humains. En particulier, les effets du rapprochement induit entre ces deux familles d’acteurs par la coproduction de l’action publique, étudiée ici à travers le cas de l’Allemagne, éclaire à la fois les transformations des cultures professionnelles policière et associative, et la définition des victimes et des auteur·es qui en découle (Anne Dölemeyer, Julia Leser). La conduite d’enquêtes au sein de l’arène judiciaire française permet d’explorer plus avant les figures d’auteur·es et de victimes d’exploitation sexuelle et les attendus juridiques et extra-juridiques contribuant, à l’audience, à en dessiner les contours (Gilles Favarel-Garrigues, Lilian Mathieu). Sont notamment mis en lumière les usages et fonctions du culturalisme dans la qualification pénale des victimes et des auteur·es (Mathilde Darley), mais aussi les processus d’évaluation auxquels les victimes de traite se trouvent soumises, quant à leur conduite de vie et leur sexualité, lors de l’examen de leurs demandes de réparation monétaire par la Commission d’indemnisation des victimes d’infraction (Milena Jakšić, Nadège Ragaru).

Le cadre analytique qui se dégage du rapprochement entre ces différentes enquêtes permet ainsi de saisir non seulement le virage punitif des politiques des luttes contre la traite des êtres humains, inscrites dans un objectif de préservation de l’ordre public et largement dominées par un objectif de sanction pénale, mais aussi les implicites genrés, sexualisés et racialisés du « féminisme carcéral » qui les sous-tend (Elizabeth Bernstein) : celui-ci, dont l’activisme anti-traite apparaît particulièrement emblématique, se traduit en effet par la reformulation en des termes pénaux, voire carcéraux, des luttes engagées pour la libération des femmes.

Consulter le dossier