Axe 1. Environnement - Alimentation - Développement

La question environnementale et climatique se révèle aujourd’hui un enjeu majeur. Mais sa mise en relation avec le rôle des femmes et encore plus avec le genre reste peu développée dans le monde académique, politique, mais aussi militant en France. Pourtant à l’échelle internationale, depuis le début des années 1970, les débats sur le rapport entre femmes, genre, environnement, développement durable ont donné lieu à des mobilisations de femmes dans le monde entier et dans différents espaces publics et politiques. Ils ont également permis de constituer un savoir nouveau sur cette thématique, et de donner la parole à davantage de femmes dans l’espace public.

Il s’agit donc dans cet axe de mettre en évidence l’impact des études de genre sur les questions environnementales, et réciproquement, de montrer comment la question environnementale est l’occasion d’une redéfinition des enjeux de genre. La crise climatique comme la crise sanitaire sont ainsi l’occasion de repenser l’idée de développement durable à partir de la situation des femmes. Et ainsi de voir l’ensemble de la forme de vie des privilégiés (du Nord au sens large) comme maintenue par une activité produite par les dominés – femmes et minorités, mais aussi par des ressources du Sud qui assurent l’entretien de la vie et le niveau de vie des pays riches. Les débats sur le changement climatique et les nations qui en sont prioritairement et historiquement responsables, et qui tentent de faire porter à l’ensemble des populations du monde le poids et la responsabilité des transformations apportées par leur propre développement, sont caractéristiques des questions soulevées par l’introduction des thématiques de genre et intersectionnelles dans la réflexion sur l’environnement et le développement.

Cet axe soutiendra des recherches sur ces inégalités environnementales. Les femmes sont en effet les premières victimes de la mondialisation, les politiques d’ajustement structurel promues par le FMI et la Banque Mondiale à partir du début des années 1980 ayant fragilisé la situation des femmes dans de nombreux pays en développement. Les recherches sur le rôle des femmes dans le travail agricole, dans la gestion des ressources ou de la biodiversité, la justice environnementale et globale... sont autant de voies pour clarifier les enjeux de justice du développement durable, et aussi certainement pour mieux percevoir les limites d’un concept essentiellement orienté vers la préservation durable du monde de vie occidental. Le développement des sociétés du Nord ne peut en effet être « durable » qu’au prix de l’exploitation d’une grande partie de la planète, êtres humains et non-humains (animaux et ressources).
Le genre est aussi une grille d’analyse des attitudes et pratiques de prise en compte de l’environnement au quotidien : comportements individuels ou collectifs « respectueux » de l’environnement (tri des déchets, calcul et limitation de son empreinte carbone, consommation d’énergie, de matériaux, de biens de consommation…). L’attention à ces pratiques doit conduire à repenser plus concrètement le lien entre environnement et féminisme, dépassant la thématique dominante de la wilderness et de la protection de la biodiversité. La confrontation du genre et de l’environnement fait émerger deux types d’écologie : un environnementalisme « mainstream » celui de la protection des espaces naturels, de la biodiversité caractéristique des élites blanches occidentales, et un environnementalisme qui se préoccupe de la pollution, des inégalités environnementales, des populations vulnérables ; environnementalisme qui est celui des couches sociales les moins favorisées, racisées, dominées, des femmes.

Cet axe voudrait ainsi donner place aux recherches actuelles sur l’alimentation (food studies), en lien avec les logiques de racialisation et de genre, avec une approche intersectionnelle de la nourriture qui pose les questions à la fois en termes de justice sociale, raciale, sexuelle.

Dans les pays du Sud, on trouve des femmes à la tête de mouvements qui luttent contre la dégradation de l’environnement et pour plus de justice sociale. Les écoféministes montrent comment, dans les pays du Sud, qui souffrent de l’héritage d’une domination coloniale qui a atteint leurs potentialités économiques et a dégradé leur environnement, les conséquences environnementales et économiques du développement et de la mondialisation atteignent plus lourdement les femmes :, elles voient leurs activités traditionnelles (aller chercher du bois, de l’eau) compromises ou rendues plus difficiles par l’industrialisation et la marchandisation du travail agricole. Ces activités agricoles sont indispensables à l’alimentation : les femmes africaines accomplissent 60% du travail agricole, et 60 à 80% de la production de nourriture. Par exemple autour de Vandana Shiva ou Wangari Muta Maathaï, les mouvements grassroots, groupes et de réseaux de femmes luttent pour préserver un environnement viable, maintenir ou conquérir leur accès aux ressources vitales. Vandana Shiva appelle ainsi à la désobéissance civile éco-féministe, comme celle des femmes du Chipko qui s’enchaînaient aux arbres contre la déforestation et la production de coca-cola qui épuisait les ressources en eau puisque pour faire un demi-litre de soda, 35 litres d’eau sont nécessaires. Les industries minières extractives, l’agro-industrie, les modes de consommation accélérée supposent une ponction intensive sur la nature qui détruit des formes plus saines de nourrir les populations locales.

La problématique genre et environnement a aujourd’hui été intégrée au discours institutionnel des organisations de développement, qui présente les femmes à la fois comme les principales victimes de la crise environnementale mais aussi comme des acteurs privilégiés de la protection de l’environnement. Ainsi, pèse aujourd’hui sur « la femme du Sud » la responsabilité de préserver l’environnement, en plus de celle de produire, d’éduquer, de nourrir les générations futures. De plus en plus de travaux alertent sur cette sur-responsabilisation des femmes et le risque qu’elle renforce les contraintes qui pèsent sur elles sans bénéfices notables sur l’environnement. Si le rôle effectif des femmes dans la préservation de l’environnement ne peut être penser indépendamment des structures de pouvoir existantes, il ne peut l’être indépendamment des politiques macroéconomiques et des politiques environnementales menées au niveau national et international, et beaucoup reste à faire dans ce domaine.