Axe 5. Violences - Pouvoir – Conflits

L’épistémologie et les luttes féministes permettent de comprendre, depuis une quarantaine d’années, combien la régulation et la construction du genre sont intrinsèquement liées à l’expérience et à l’exercice de la violence. Simultanément, la violence apparaît comme une mise en actes du genre lui-même. Or la force de ces analyses et de ces dynamiques connait depuis la fin des années 2010 une actualité nouvelle : reformulée et intensifiée depuis différents lieux, la qualification des violences fondées sur le genre, au premier rang desquelles les violences masculines à l’encontre des femmes et des filles, se déploie tel un effet en chaîne de dénonciations et de solidarités. Ce phénomène est diffracté par l’usage des réseaux sociaux, qui entraîne à son tour une recomposition et une amplification des mobilisations sociales. De Ni Una Menos, « pas une de moins », slogan accompagnant la politisation des féminicides en Amérique Latine, à #Metoo (-#moiaussi), initialement lancé contre le harcèlement et les violences sexuelles au travail, ces supports engagent aussi une amplification géographique, transgénérationnelle, voire transculturelle de la disqualification morale des violences dites « de genre ».
Au moins quatre constats surgissent aujourd’hui. D’abord, le gain en visibilité des violences sexistes et de genre va de pair avec leur multiplicité voire leur éclatement définitionnels, mettant sans cesse au défi de saisir leur logique commune. Ensuite, ce nouveau mouvement de politisation succède à une prise en compte institutionnelle déjà constituée à propos des violences sexistes, sans que ces dernières n’aient pour autant été délégitimées socialement. Cela met en question la participation des institutions politiques à la banalisation voire à l’autorisation de facto, de certaines violences sexistes et sexuelles. Troisièmement, le caractère globalisé de la dénonciation des violences réinterroge les variations contextuelles de leur exercice et de leur impunité, mais aussi leurs ressorts communs. Enfin, la centralité actuelle des réflexions sur la violence de genre pose un regard renouvelé sur le passé, permettant d’identifier de nouveaux objets et simultanément d’éclairer la conjoncture contemporaine. Autant de chantiers de recherche méritant d’être ouverts ou ré-ouverts.

Matérialité des violences, quantifications, définitions

Le gain en visibilité des violences a permis d’englober les violences masculines envers les femmes, les violences institutionnelles non nécessairement masculines à l’encontre des femmes et des filles, mais aussi celles qualifiées de transphobes, homophobes ou lesbophobes. Aux spécifications des violences selon les destinataires, se sont ajoutées celles dont la qualification s’appuie sur des espaces physiques ou sociaux de perpétration (violences domestiques, familiales, conjugales, harcèlement de rue), celles qui qualifient en premier lieu des atteintes au corps et à la psychè (violences sexuelles, émotionnelles), celles qui ont été problématisées selon leur caractère systémique et extrême (« féminicides sexuels systémiques ») ou selon leurs liens avec les réseaux de criminalité organisée (traite, exploitation sexuelle et commerciale). L’épistémologie féministe a tenté de cerner la logique commune de tous ces phénomènes, en avançant notamment le concept de continuum, permettant de décloisonner les cadres de vie artificiellement séparés (public, privé, travail, rue) dans lesquels la violence peut s’exercer ; de montrer que si l’on peut classer les violences verbales-psychologiques-sexuelles-physiques-économiques pour mieux les répertorier, celles-ci peuvent être toutefois exercées conjointement, que la force physique soit ou non mobilisée (Kelly, 1988). Enfin, si le sexe des destinataires des violences n’est pas toujours féminin, il reste que les violences fondées sur le genre sont majoritairement masculines à l’encontre des femmes, ou masculines à l’encontre de personnes « féminisées ». Cela structure à son tour les conditions d’exercice de la violence et de l’autodéfense par des sujets qui n’y ont pas été socialisés.
Comment les événements les plus récents autour des phénomènes Niunamenos, #metoo (et ses déclinaisons #metoogay, #metooinceste etc.) #balancetonporc, caractérisent-ils de façon nouvelle les violences masculines sexistes et les violences fondées sur le genre ? Quelles violences ont été plus dicibles ou plus audibles, pour quelles controverses et pour quelle compréhension de leur matérialité ? Comment se croisent, se confrontent autant de supports d’énonciation et de spécification des violences que sont les actions militantes, les témoignages personnels, les récits littéraires, les opérations de quantifications des violences, les qualifications juridiques elles-mêmes interprétées par les acteurs judiciaires ? Comment voyagent dans le temps et l’espace, les concepts et les méthodes de caractérisation de ces violences, entre intellectuelles féministes, actions collectives, acteurs juridiques, tel le fémi(ni)cide dont l’usage se banalise de plus en plus, non sans controverses concernant sa traduction légale ? Vingt et un an après l’enquête nationale sur les violences envers les femmes en France (ENVEFF, 2000) à laquelle ont notamment succédé Evénéments de vie et santé (2006) puis l’enquête Violences et Rapports de genre (VIRAGE, 2017), quels chantiers qualitatifs et quantitatifs restent de mise ? A l’échelle internationale, la quantification et la qualification des violences de genre ont été notamment menées au travers des politiques internationales de santé publique, dès les années 1990. Quels bilans sont dressés aujourd’hui, pour quels effets actuels sur la recherche ayant trait aux rapports entre violences, institutions de santé, épidémiologie, santé sexuelle-reproductive, politiques démographiques ? Plus récemment, la prise en compte des violences vécues sur la santé mentale a été au cœur de la re-politisation de l’inceste. Quels échanges ou quels achoppements cognitifs aujourd’hui entre les approches bio-médicales et l’épidémiologie ? Enfin, l’ « artivisme », la littérature, les créations sonores et visuelles sont autant d’expressions qui renouvellent aussi la prise de parole sur les violences vécues et sur le droit à l’auto-défense. Comment interviennent-elles dans le champ public (et privé), pour quels effets ?

Violences, formes du politique, impunité

L’enjeu de la traduction punitive, préventive et de manière générale régulatrice des violences fait l’objet de vives controverses. La façon dont les institutions publiques, éducatives-universitaires, administratives, policières, judiciaires traitent effectivement – ou traitent avec indifférence – les signalements et les dépôts de plainte pour violences, est au cœur des dernières mobilisations contre les violences de genre et leur impunité. Si quelques études ont déjà exploré la prise en charge des victimes par le secteur associatif, la sphère institutionnelle publique et ses rouages de mise en œuvre de l’action étatique et juridique constituent encore « une boîte noire » appelant la multiplication d’enquêtes approfondies. Comment se confrontent la doctrine juridique et les qualifications ordinaires des violences par les acteurs policiers, judiciaires et par tout acteur lié à l’autorité publique, pour quels effets ? Un deuxième champ de questionnements a trait à la façon dont la tradition punitive étatique, peut tout à la fois redoubler la violence contre les plaignant.es et prononcer des sanctions sélectives et partiales selon les caractéristiques sociales et les parcours des agresseurs. Les dispositifs de sanction pénale reproduisent alors les rapports de classe, de race et de genre. Comment la perspective abolitionniste alimente-t-elle les recherches et les débats sur ces points ? De même quels bilans et quelles perspectives la justice réparatrice/restauratrice présente-elle aujourd’hui ? 
D’autres interrogations autour des modes de construction du pouvoir politique retiendront notre attention, telle cette du rapport entre mandat électif, exercice de la violence sexiste et conditions de l’impunité.

Régimes historiques de genre, (géo)politique et économie de la violence

Cet axe invite aussi à réinterroger le passé au filtre des dévoilements du présent, à son tour explicité par l’histoire au long cours. Il suggère d’engager ou de poursuivre les recherches définitionnelles et méthodologiques du genre des violences selon les contextes nationaux, selon les régimes politiques, selon les statuts et les rôles des acteurs détenteurs de la violence d’Etat ou des acteurs belligérants, en temps de guerre comme dit « de paix ». Cette approche invite à se re-saisir de l’approche intersectionnelle pour interroger quels corps et sujets sont légitimés à se défendre, à exercer la violence, et quels autres sont supposés l’exercer ou la subir. Il suggère d’explorer notamment les continuités entre exploitation économique et violences sexistes. Cet axe invite en somme à saisir les violences et leur genre en autant d’actes révélateurs, et au cœur, d’autres violences systémiques historiquement et politiquement situées.