« Le privé est politique ! », Sociologie des mémoires féministes en France

Thèse de doctorat en Science politique, Sociologie - Science Po Paris
Par Marion CHARPENEL
Page personnelle
Sous la direction de Marie-Claire LAVABRE
Année de soutenance 2014

Résumé

Français Anglais
Cette thèse appréhende le mouvement féministe français contemporain sous un angle inédit : celui de son rapport au passé. Elle soulève une question simple : existe-t-il une mémoire collective féministe ? Autrement dit, les militantes de la cause des femmes - en dépit de leurs clivages idéologiques, de la variété de leurs trajectoires personnelles et de leur insertion dans des collectifs divers - partagent-elles des interprétations du passé ? Des trois parties de cette thèse se dégagent trois facteurs qui conditionnent l’existence d’une mémoire collective féministe. Tout d’abord, il existe depuis le XIXe siècle un consensus fort, au sein de l’espace de la cause des femmes, autour de la nécessité de visibiliser les femmes dans l’histoire. Ce « devoir de mémoire féministe » fournit aux militantes des raisons politiques d’actualiser régulièrement le passé par des actions collectives. Au niveau méso-social, des représentations du passé sont partagées par des collectifs parfois opposés lorsque les débats politiques du moment impliquent le rassemblement, ou quand les rapports de pouvoir internes permettent à l’un des groupes d’imposer sa vision du passé. Ces convergences restent néanmoins conjoncturelles, fragiles et donc peu propices à l’élaboration d’une « histoire officielle » féministe. Enfin, les histoires personnelles de chaque militante donnent lieu à des récits comparables et au recours à des formes narratives identiques. Au nom de l’affirmation selon laquelle « le privé est politique », les militantes sont amenées à exposer régulièrement leurs trajectoires biographiques, publiquement ou dans des groupes de parole. A la faveur de ce partage de vécus en collectif, il se réalise ainsi une homogénéisation des souvenirs des militantes, support d'une mémoire collective féministe.
Born from the question of how memory works, this thesis investigates the ways feminist activists evoke the past in present-day France. This work aims to shed light on how shared visions of the past can arise from a social movement as open, plural and divided as the feminist one. Based on biographical and projective interviews, on ethnographic fieldwork and on a large corpus of written archives, this thesis endeavours to demonstrate that there are three main conditions that allow for the existence of a feminist collective memory. First, owing to a strong consensus within the field of women’s advocacy about the need to make women more visible in history, a “feminist duty to remember” gives political reasons for the activists to engage the past, especially the past of women, and to enact it regularly through collective action. Second, at a mesosocial level, different feminist groups tend to agree on certain representations of the past if current political debates require their union, or if their internal power relationships (defined by differences in resource allocation) allow one of them to impose their vision of the past on others. However, these convergences are so highly context-sensitive and fragile that it prevents them from paving the way for a so-called feminist "official history”. Finally, at a microsocial level, the personal stories of each militant are expressed in comparable accounts and identical narrative forms. No matter how different the activists’ lives may be, the statement "the personal is political" allows for a common feminist interpretation of the past, hinging on the assertion of oneself as an autonomous person. Indeed, this research shows that since the 1970s, feminists have developed practices of sharing their intimate accounts within speech groups. These practices have led activists to regularly tell their biographical story within feminist “spaces of the speakable”. The thesis demonstrates that it is this process of mutual framing of biographical accounts that leads to the homogenization of the activists’ memories.