Le gouvernement des conduites juvéniles populaires. Prévenir les addictions en milieu scolaire dans un département rural du Sud Ouest

Thèse de doctorat en Sociologie - Université de Bourgogne
Par Yohan SELPONI
Sous la direction de Nicolas RENAHY
Année de soutenance 2017

Résumé

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Les actions de prévention des conduites addictives à l’école sont des interactions scolaires extraordinaires au cours desquelles un intervenant – membre ou non de l’éducation nationale – s’adresse à des élèves pour tenter de modérer leurs investissements dans des comportements susceptibles d’entrainer une dépendance ou des « prises de risques » (essentiellement des consommations d’alcool et de cannabis). Mais les manières de définir « la prévention » ou les « conduites addictives » sont des enjeux de lutte entre agents et entre institutions. A travers une enquête par entretiens et par observations dans un département rural du Sud-Ouest de la France, il s’agit d’étudier à la fois ces luttes de définition, les investissements dans le travail qui les ordonnent et dont elles sont le produit et le gouvernement des conduites qu’elles supposent. Les politiques publiques préventives sont a priori à destination de tous les « jeunes » mais l’observation concrète de leur mise en place au niveau local permet de souligner que leur réalisation est socialement différenciée. Les élèves scolarisés dans des formations professionnelles ou dans des collèges au recrutement social défavorisé sont en effet des cibles privilégiées des actions menées. En quoi le travail préventif contribue-t-il au gouvernement des conduites juvéniles populaires par la re-production de manières d’être et de penser le monde social ? La structuration de l’espace de la prévention dans le département est abordée dans une première partie consacrée à l’étude du travail des infirmières scolaires, des gendarmes et des salariés d’associations gérant des centres de soins d’accompagnement et de prévention en addictologie (Csapa). Comment ces agents concilient-t-ils la réalisation de tâches préventives avec des modes d’occupation du métier considérés comme légitimes dans leurs espaces d’appartenance respectifs ? L’intérêt des agents à intervenir à l’école, leur légitimité pour le faire et les fonctions institutionnelles sur lesquelles reposent leurs actions sont des constructions sociales indissociables. L’occupation de positions institutionnelles, générationnelles et sociales différentes conduit les agents à définir leur travail ordinaire, les tâches préventives qu’ils investissent et le public auquel ils s’adressent de manière concurrente. Les actions préventives sont ainsi susceptibles d’être construites comme une gestion sanitaire de l’éducation des élèves (infirmières scolaires), une forme de proximité et d’enquête auprès de civils (gendarmes), et une forme de travail social (membres de Csapa). Dans une seconde partie, il s’agit de se demander en quoi les actions préventives concourent au gouvernement des conduites juvéniles populaires par la re-production de manières conformes et déviantes de consommer des produits ? Les dispositifs préventifs se caractérisent par leurs emprunts plus ou moins nets aux registres de la mise en garde, de la délivrance d’un savoir ou de la création d’un « support préventif » par des élèves. Les interactions entre les positions, les intérêts et les dispositions des intervenants, la construction de leur spécificité préventive, le fonctionnement de l’institution scolaire et les logiques des espaces de sociabilité entre élèves favorisent la réalisation d’interventions auprès de garçons des classes populaires scolarisés en établissements professionnels. Pour des raisons en partie communes, en partie différentes, les agents préventifs normalisent certaines consommations collectives et festives associées à ces derniers et stigmatisent les usages solitaires. Les actions préventives participent par ailleurs à la construction des conduites juvéniles déviantes et conformes associées, entre autres au masculin et au féminin. Ces risques genrés trouvent à s’exprimer de manière prégnante en établissements professionnels où les savoir-faire et les savoir-être associés aux formations sont fréquemment différenciés. Garçons et filles s’approprient néanmoins les actions dont ils sont les cibles avec ambivalence, tantôt en jouant le jeu de la prévention, tantôt en s’y opposant plus ou moins explicitement. Les usages qu’ils font des dispositifs préventifs contribuent indissociablement à la remise en cause et au maintien des principes de structuration des espaces dans lesquels évoluent élèves et intervenants. /// Mots-clés : infirmières, gendarmes, classes populaires, addictions, école, travail, genre.