Genre et Classe : poétiques gay dans l’espace public de l’Espagne postfranquiste (1970-1988)

Thèse de doctorat en Etudes hispaniques - Université Bordeaux Montaigne
Par Brice CHAMOULEAU
Sous la direction de François GODICHEAU
Année de soutenance 2014

Résumé

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Pourquoi, si la démocratisation de l’Espagne après la dictature franquiste est exemplaire, les archives judiciaires font parfois état d’une répression contre des subjectivités homosexuelles jusque dans la deuxième moitié des années 1980 à Barcelone ? Si l’on met à distance la mémoire épique des luttes LGBT postfranquistes, d’autres subjectivités sexuelles apparaissent qui refusent de s’identifier à la Constitution de 1978 garante des droits formels des Espagnols. L’étude s’intéresse à la moralisation du répertoire lexical de la démocratisation espagnole et essaie de mettre au jour l’économie morale de la « Transition » démocratique, portée par un sujet théorique, les « classes moyennes ». Elles sont dotées d’un capital symbolique fort alors que l’Espagne entre dans le capitalisme de consommation, dès les années 1960 sous Franco. Si le consensus est le maître-mot de la Transition, tous les Espagnols n’en font pas la même expérience : pour certaines subjectivités gay, c’est une « barbarie institutionnalisée ». Ces voix et leur répression politique, dont l’étude est inédite, permettent de montrer que la « sphère privée », où les sexualités minoritaires sont tolérées avec la Constitution de 1978, s’apparente à une segmentation du sexuel et du social, qui vise à séparer par un usage disciplinaire du « public » et du « privé » ce que des subjectivités politiques homosexuelles faisaient tenir ensemble. Les valeurs morales des classes moyennes de Franco pénètrent les langages de la démocratie, ceux des Droits de l’Homme notamment. Ce faisant, ils immunisent certains sujets et en exposent d’autres à une violence politique oubliée de la « Transition ». L’étude cherche à réviser un des postulats des démocraties occidentales actuelles, qui garantissent des droits fondamentaux comme celui de la « vie privée » : replacé dans son contexte d’énonciation de l’Espagne postfranquiste, il retrouve une intention disciplinaire contre les sujets résistants au consensus démocratique. Poursuivis par l’État, devenus « marginaux » et pour beaucoup perdus dans les années 1980, toxicomanes et prostitués, ils n’ont pas droit aux conquêtes des luttes qu’ils ont incarnées, la libre disposition du corps et des sexualités. Envisagé par une histoire post-sociale des « révolutions sexuelles » des années 1970, le paradigme queer, qui parfois autonomise les sexualités, ne montre pas que tous les sujets n’ont pas eu accès à ce droit moralisé en Espagne. Cette étude discute et historicise ces catégories qui travaillent les logiques de reconnaissance des minorités sexuelles du temps présent.
If the democratization of Spain after the fall of the Franco regime is exemplary, then why do criminal records indicate that repressive actions have sometimes been conducted against homosexual subjectivities in Barcelona until the late 1980's ? If one puts aside the epic memory of the LGBT fights that took place after the end of Francoism, other sexual subjectivities appear which refuse to accept the Spanish Constitution of 1978. This study looks into the moralization of the vocabulary of the Spanish democratization and attempts to highlight the moral economy of the democratic « Transition », whose carrier is a theoretical subject, the « middle class ». It shows an important symbolic capital at the time when Spain enters consumption capitalism, starting from the 1960's. Even though consensus is the key term of the Transition, not every Spaniard experiences it the same way : for some gays, it is an « institutionalised barbarism ». These voices and their political repression, which has not been studied so far, help to demonstrate that the « private sphere », where minority sexualities have been tolerated since the 1978 Constitution, is akin to a segmentation of social and sexual domains which aims at separating, making a disciplinary use of the concepts « publicness » and « privacy », what political homosexual subjectivities held together. The moral values of Franco's middle class contaminate the languages of democracy, especially those of Human Rights. Thus, they protect certain subjects while exposing others to a political violence of the « Transition » which has been forgotten. This study aims at questioning one particular postulate of today's western democracies, which guarantee fundamental rights like that to « privacy » : in it's context of enunciation, right after the end of Francoism, it bears a disciplinary intent against those resisting the democratic consensus. Persecuted by the government, they became « marginals » and, often in the 1980's, drug addicts and prostitutes : they are not entitled to the rights they fought for, namely the free use of one's body and sexuality. Seen through the filter of a post-social history of the « sexual revolutions » in the 1970's, the queer paradigm, which sometimes grants autonomy to sexualities, does not show that all subjects did not access this moralized right in Spain. This study discusses and historicizes these categories which underlie the recognition logics of today’s sexual minorities.