Axe 1 - Epistémologie et théories du genre

Genèse et généalogie, catégories et modes d’analyse

Les théories du genre ont une histoire intellectuelle, culturelle et politique complexe, dont on commence à peine aujourd’hui à comprendre et à étudier la genèse et les développements. On doit leur émergence au croisement productif d’une épistémologie des différences de sexe et de sexualités, telle qu’elle s’est développée depuis les premiers travaux de la psychopathologie occidentale moderne sur la sexualité et les différences sexuelles à la fin du XIXe siècle jusqu’aux travaux américains des années cinquante et soixante sur l’intersexualisme et le transsexualisme, et d’un « féminisme » qui a progressivement imposé sa marque et ses thèmes dans le champ intellectuel et politique.

Depuis les luttes des suffragettes jusqu’aux mouvements de femmes des années soixante-dix, depuis la publication du Deuxième Sexe par de Beauvoir jusqu’à la récente traduction en France des principaux travaux américains sur le genre et les sexualités qui sont eux-mêmes, pour une part, des « digests » critiques de ce qu’on a appelé la « pensée française », la pensée féministe et les idiomes dans lesquels elle s’est formulée au vingtième siècle ont été pour une large part franco-anglo-américains. On ne peut faire l’économie d’une réflexion sur cet « axe culturel », et, plus généralement, sur le rapport entre, d’une part, une politique et une conception des genres et, de l’autre, les langues, les cultures et les contextes socio-politiques dans lesquelles celles-ci s’élaborent.

Mais si l’épistémologie et les théories du genre ont d’abord eu une genèse, une diffusion et un développement occidentaux, elles se sont formidablement enrichies, complexifiées et infléchies au contact, d’une part, de contextes politiques et culturels non occidentaux, d’autre part, au contact d’autres champs et modes d’analyse qui sont apparus au même moment ou peu après. Il incombe donc aujourd’hui aux chercheuses et chercheurs dans ce domaine d’étudier les contextes culturels, intellectuels et politiques de production et de réception des théories du genre, leurs modes et leurs rythmes de circulation entre les aires culturelles et linguistiques, entre les espaces politiques, mais aussi entre les disciplines et à l’intérieur des disciplines.

Il importe enfin d’analyser la constitution de l’axiomatique et des outils conceptuels de la, ou des, théories du genre, d’étudier la généalogie et la transformation de leurs idiomes, les modalités de l’enquête et les méthodologies disponibles dans ce champ. Il importe également d’analyser la manière dont les théories du genre se renouvellent (ou non) et se reformulent à partir des contestations de leurs présupposés ou de leurs procédures émanant soit de l’intérieur de ce champ (pensée et théories « queer », féminismes black et « subalternes »), soit de l’extérieur : théories culturelles, études postcoloniales, mais aussi sciences cognitives, philosophie du langage, pragmatique et linguistique, nouvelles recherches en biologie etc.