Axe 5 : Langages, arts, création

Le genre, le sexe et la sexualité sont tributaires du langage, qui contribue à les façonner autant qu’il permet de les concevoir. C’est par un acte de langage que nous sommes identifié.e.s dès la naissance en tant que « garçon », « fille », « aux attributs indéfinis ». C’est par lui que nous sommes assigné.e.s à un sexe ou un genre ; c’est grâce à lui, inversement, qu’un travail de re-subjectivation et de résistance est possible. L’exploration des relations entre langage et genre ne se limite pas aux recherches linguistiques sur la féminisation des noms de métiers, titres et fonctions. Elle concerne tout type de travail faisant du langage – dans sa dimension orale, écrite, numérisée, gestuelle, visuelle, artistique, littéraire – un objet d’étude ou une ressource indispensable pour l’étude du genre en sciences sociales et humaines.
L’histoire littéraire et l’histoire de l’art sont longtemps restées des disciplines patrimoniales, au service d’un récit national transmis par l’institution scolaire. Dans ce contexte, les œuvres de femmes ont été minorisées, ignorées ou oubliées. A partir du début des années quatre-vingt et sous l’impulsion d’une théorisation du genre en cours de constitution, les chercheuses et chercheurs américains en histoire de l’art et en littérature ont commencé à interroger le « canon », c’est-à-dire le système de valeurs idéologiques qui a longtemps servi, en occident, à légitimer, au nom de l’esthétique, la non-reconnaissance des femmes artistes et écrivains. De nouveaux chantiers s’ouvrent aujourd’hui dans ce domaine : il ne s’agit plus seulement d’assouplir ou d’élargir le canon, ou encore de proposer une histoire des femmes artistes, mais de se demander en quoi la prise en compte des œuvres de femmes peut modifier les grands récits historiques et renouveler la théorie esthétique, en compliquant la périodisation de l’histoire de l’art ou de l’histoire littéraire, et en remettant en question les catégories esthétiques qui président au regroupement des œuvres et surdéterminent leur lecture et leur réception.
La réévaluation et la relecture des œuvres passent aussi par l’examen de leur langage, plastique ou littéraire. On poursuivra les recherches entamées en France dès le début des années soixante-dix sur la poétique des différences, recherches enrichies à partir des années quatre-vingt-dix par les lectures « queer » de la littérature et de l’art, ainsi que par un usage « queer » de la langue. Il s’agira enfin non seulement d’élaborer des formes de lecture permettant d’interroger les modes d’inscription des stéréotypes ou de configurations du genre dans les productions artistiques, mais aussi d’analyser le contournement, la complexification ou la déstabilisation du genre par le jeu des écritures littéraires ou plastiques, qu’elles soient ou non corporelles.
Dans le domaine des arts, les théories féministes et les études sur le genre ont participé de ce mouvement historiographique de recontextualisation des œuvres, et de prise en compte de leur réception. Rompant avec les approches les plus formalistes et les plus « an-historiques » des productions artistiques, ce mouvement a commencé, dans les années 1960 et dans le monde anglophone, avec l’appropriation par une partie des historien-ne-s des arts, des théories marxistes et structuralistes d’une part, psychanalytiques d’autre part, diversement mises à contribution dans ce qu’on a appelé la « new art history ». Cette histoire des arts renouvelée a ainsi contribué à rappeler que les artistes demeurent des agents sociaux « comme les autres » et que la production artistique est, pour cette raison, une pratique sociale nourrie des interactions et des socialisations des artistes, traversée par les rapports de domination (de classe, de race, de sexe...) ainsi que par les discours et les représentations de leur époque.
Ainsi l’histoire sociale des arts telle qu’elle émerge des grilles de questionnements du genre, ne se contente plus d’étudier les œuvres ou les idées comme des entités coupées du monde social. Elle s’intéresse désormais au rôle des institutions, aux trajectoires de celles et ceux (artistes, mais pas uniquement, consacré-e-s ou non) qui font exister les « mondes de l’art », aux configurations des espaces de production artistique quels qu’ils soient ("mondes", "champs", "marchés"...) et à leurs liens avec le politique, aux questions liées à la réception des œuvres, etc. Elle s’intéresse enfin à la manière dont les productions artistiques ont pu être façonnées par l’idéologie, mais également à la manière dont les arts (la musique, l’écriture, la peinture, la sculpture, la broderie, le dessin...) ont pu constituer – ou non, selon les périodes ou les espaces géographiques – des espaces d’émancipation ou des formes d’expression privilégiées par et pour les femmes, les franges dominées de la société ou les minorités racialisées. Les analyses à l’aune du genre ont ainsi permis non seulement d’appréhender autrement la production des arts, mais aussi – comme pour le langage en général – de mettre au jour les biais normatifs par lesquels leur histoire est, encore aujourd’hui, écrite et transmise.