Valeria Solesin

Publié le 7 décembre 2015 par Equipe GIS IdG

Valeria Solesin a péri au Bataclan lors des attentats du 13 novembre 2015. Ses ami-e-s de l’Ined lui rendent hommage.

Sociologue et démographe de formation, Valeria Solesin entamait à l’Ined, la dernière ligne droite de son doctorat sur les comportements contemporains de fécondité en Italie et en France. Elle proposait plus spécifiquement de poser son regard sur l’arrivée du deuxième enfant : alors que la plupart des couples souhaitent avoir au moins deux enfants dans ces pays, le passage du premier au deuxième s’avère bien moins fréquent en Italie.

Une jeune chercheuse…
De nationalité italienne, Valeria Solesin a suivi une grande partie de ses études supérieures en France. D’abord inscrite dans une double licence, « Société, Politique et Institutions Européennes » à l’Université de Trente (Italie) et en sociologie à l’Université de Nantes (2009), elle rejoint l’année suivante l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) à Paris. Les premiers travaux qu’elle mène dans le cadre de son Master recherche en « Sociologie et statistiques » la conduisent à s’intéresser aux « facteurs qui influencent les projets de fécondité [dans] une étude comparative entre la France et l’Italie » (2011). Elle s’inscrit l’année suivante à l’Institut de Démographie de l’Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne (Idup). Son objet de recherche se précise alors et elle présente un second mémoire, en démographie cette fois : « Avoir deux enfants en Italie ? Contraintes et opportunités ».

Forte de sa connaissance du contexte italien mais aussi des politiques familiales et de la fécondité dans ces deux pays, et rompue aux outils de la sociologie et de la démographie, elle s’engage alors dans une recherche doctorale plus ambitieuse sur le fait d’avoir « Un ou deux enfants ? Une analyse des déterminants de la fécondité en France et en Italie ». Ces deux pays, proches à différents égards (géographiquement, culturellement et d’un certain point de vue démographiquement) sont néanmoins opposés du point de vue de la fécondité et du taux d’activité féminine : « l’indice conjoncturel de fécondité est de 2 enfants par femme en France contre 1,4 en Italie. Quant au taux d’emploi, il est supérieur à la moyenne européenne dans le premier pays mais inférieur dans le second ». Partant de ce constat, elle perçoit l’intérêt de s’intéresser plus spécifiquement au passage du premier au deuxième enfant : « il s’agit d’étudier l’impact d’une première naissance sur l’activité des femmes pour s’intéresser ensuite aux intentions de fécondité des couples ayant déjà un enfant ».

Pour mener à bien ses travaux, elle obtient une bourse doctorale de la Caisse nationale des allocations familiales (Cnaf) en 2012. Inscrite à l’école doctorale de géographie et rattachée au centre de recherche de l’Institut de Démographie de l’Université Paris 1 (Cridup), elle est par ailleurs accueillie à l’institut national d’études démographiques (Ined). Résolument ancrée dans une perspective de genre, comme en témoignent certains de ses travaux, son approche interroge dans le même temps les normes et représentations de la famille dans les deux pays, et place au cœur du raisonnement le rôle des politiques sociales et familiales, et leur ancrage historique. Pour ce faire, elle propose une approche pluridisciplinaire fondée à la fois sur l’analyse critique des politiques, l’exploitation de données d’enquêtes statistiques françaises et italiennes et la réalisation d’entretiens qualitatifs dans chacun des pays. Il s’agit de faire dialoguer l’objectivation statistique des comportements de fécondité avec la parole de couples confrontés à la question d’avoir ou non un deuxième enfant, en analysant l’impact de leurs parcours familiaux et conjugaux et du contexte social et politique dans lequel ils évoluent. Sa démarche vise à « ne pas réduire l’approche qualitative à une sorte de "support" à l’analyse quantitative (…) mais démontrer que les réponses standardisées [à un questionnaire] ne sont pas l’outil adapté pour saisir la complexité d’une décision comme celle d’avoir des enfants (…) et étudier en profondeur la prise de décision dans le couple, les désaccords et les négociations » qui se jouent entre conjoints. Elle réalise alors une trentaine d’entretiens en France (Marseille et Nantes, principalement) et une quarantaine en Italie (entre Venise, Florence et Naples).

Les différences de comportements qu’elle observe au travers des récits qu’elle recueille dans les trois régions italiennes étudiées la conduisent à s’intéresser de plus près à l’évolution des disparités régionales de fécondité dans son pays natal. Elle met en évidence, à l’aide de l’indice de Moran (qui mesure la ressemblance entre aires géographiques voisines), « que la très forte corrélation spatiale des régions italiennes du début des années 1980 a progressivement diminué jusqu’aux années 2000. Depuis, la corrélation tend à augmenter à nouveau mais à un niveau nettement plus faible qu’en 1980. La vitesse de convergence vers le niveau de fécondité national a été plus rapide pour les régions où le retard à la première maternité a été plus précoce » (pour cette recherche, elle obtient en 2014 le 3e prix du concours de posters scientifiques de l’université Paris 1 pour son étude sur les « Disparités régionales de fécondité en Italie. Peut-on parler "d’une" fécondité italienne ? »).

Elle présente ses travaux sur l’arrivée du deuxième enfant en France et en Italie à l’occasion de différents colloques : « L’arrivée d’un deuxième enfant : une transition moins fréquente en Italie qu’en France », au congrès de l’Association internationale des démographes de langue française (Aidelf) à Bari en mai 2014 ; « More than one child ? Constraints and opportunities in France and Italy », lors des Giornate di Studio sulla Popolazione (Popdays) à Palerme en février 2015. Ses recherches sur la fécondité la conduisent par ailleurs à interroger « la signification que les jeunes couples attribuent au mariage et à la cohabitation » en Italie, pays où celle-ci « s’est diffusée tardivement par rapport à d’autres pays d’Europe » (travaux qu’elle présente au colloque de l’Association française de sociologie en 2015).

Après avoir enseigné dans différentes universités parisiennes (Université Paris Est-Créteil, Université de Paris 8 Vincennes-Saint Denis), Valeria Solesin avait rejoint depuis la rentrée universitaire 2015 l’équipe enseignante de l’Institut de démographie de l’Université Paris 1-Panthéon-Sorbonne en tant qu’attachée temporaire d’enseignement et de recherche. Très investie dans les réseaux de la recherche, elle était membre de l’Association Française de Sociologie (AFS), de l’Association des Démographes de Langue Française (Aidelf) et de la Société Italienne de Statistique (SIS-AISP). Elle avait en outre co-organisé la journée doctorale de l’Ined en mai 2014 et s’était engagée dans l’organisation du colloque international « jeunes chercheurs » prévu en septembre 2016.

…une collègue et amie
Valeria a touché l’ensemble des collègues qui ont croisé son chemin par sa détermination au travail et son dynamisme au quotidien. Elle s’était mobilisée avec enthousiasme dans la rédaction de sa thèse, encouragée par la confiance que lui témoignaient ses encadrants, Virginie de Luca-Barrusse (Idup), Arnaud Régnier-Loilier (Ined) et Benoît Céroux (Cnaf)

Elle était à la fois amoureuse et critique de ses deux pays. Elle se désolait de l’état du droit de la famille et des politiques familiales en Italie, et espérait que sa thèse éclairerait les débats à ce sujet. Elle était si perfectionniste dans la recherche qu’elle ne voulait pas donner ses textes avant qu’elle n’en soit entièrement satisfaite, même à ses encadrants. Nous en avons donc trop peu aujourd’hui. Cependant, elle n’aimerait sûrement pas que l’on garde d’elle l’image lisse d’une « étudiante parfaite ». Elle assurait en plaisantant qu’elle rêvait d’un « poste de fonctionnaire avec neuf semaines de vacances », et savait tourner en autodérision sa situation de doctorante, se plaignant à ses copines de faire « la fermeture de l’Ined plutôt que celle des boîtes de nuit comme quand elle était ado ! ». Elle disait cela surtout quand elle doutait. Et cette façon bien à elle de douter était un réconfort pour les autres. Valeria était franche, indocile, insoumise. Elle était maladroite, généreuse. Solare et testarda. Mais elle était surtout belle, intelligente, fédératrice, drôle, forte, vive et courageuse.

Elle se réappropriait poétiquement la langue française, faisant œuvre de création littéraire au quotidien. L’amour de la langue. C’était la seule à savoir qu’un lustre, c’était cinq ans. Elle aimait raconter, on aimait l’écouter. Elle voulait le mot juste, elle avait le sens des formules : « La thèse, un plaisir sans fin », « C’est bien la thèse. Quand tu auras fini tu n’auras même pas envie d’écrire la liste des courses ». Érudite et remarquable technicienne de ses disciplines, elle était capable de hurler de colère contre une variable mal construite qui lui « pétait les couilles ». Elle aimait beaucoup cette expression qu’elle trouvait magnifiquement imagée.

Sportive, elle avait monté l’équipe "La Parisienne" de l’Ined. Une force vitale. À l’état brut. Un électron libre sans tabou. Aussi prompte à faire la fête qu’à se mettre au travail.

Valeria était déterminée tant dans sa vie personnelle que professionnelle : elle voulait la finir, cette « poutain de thèse » !

Ses amies et amis de l’Ined