La sexualité mise à nu

Séminaire

Publié le 18 janvier par Equipe GIS IdG

Les deux journées du séminaire interlaboratoires d’anthropologie se penchent cette année sur la sexualité.

Vendredi 22 janvier (amphi de Chimie sur le campus St Charles, Marseille, 9h30-16h30), nous accueillerons Marien Gouyon, Laurence Husson, Emir Mahieddin et Serge Tcherkézoff, qui mettront la sexualité à nu depuis leur terrain de recherche casablancais, hongkongais, suédois ou encore, polynésien (programme complet attaché).

Le croisement des réflexions sur cet objet anthropologique se poursuivra le vendredi 18 mars, à la MMSH (Aix-en-Provence).

Présentation du séminaire

La sexualité mise à nu

Les problématiques liées à la sexualité se trouvent de façon récurrente au centre des débats questionnant les catégories politiques, légales, sociales, voire identitaires. Georges Balandier définit la sexualité humaine comme un « phénomène social total : tout s’y joue, s’y exprime, s’y informe dès le commencement des sociétés ». Il ne s’agit pas pour autant d’une notion répondant à une définition unique : ce que l’on entend par sexualité varie en fonction des contextes sociaux, culturels et historiques.
Les fantasmes occidentaux sur la sexualité s’inscrivent en grande partie dans une tradition littéraire et intellectuelle au travers de récits portant sur les pratiques sexuelles des populations qualifiées, à l’époque, de « primitives » ; ces récits avaient pour objectif de souligner l’ignorance des « primitifs », de valoriser en miroir la culture « civilisée occidentale ou, au contraire, d’éclairer son caractère coercitif. Ainsi, au XVIIIe siècle, le philosophe Denis Diderot idéalise la générosité sexuelle des Polynésiens à travers une société utopique avant de décrier les convenances de son époque.

L’avènement des théories freudiennes et l’emphase portée sur une lecture mythologique de la sexualité, fût-elle centrée sur les origines grecques de la civilisation occidentale, n’a manifestement fait que renforcer l’attrait érotique supposé des antipodes, y compris aux yeux des anthropologues. Ainsi, l’Océanie a-t-elle constitué un premier observatoire de la sexualité alors qu’auparavant celle-ci n’était qu’entr’aperçue dans les travaux consacrés aux systèmes de parenté. Bronislaw Malinowski et Margaret Mead ont été les premiers à considérer les pratiques et les rites sexuels des sociétés mélanésiennes en tant qu’objets de recherche à part
entière. Montrant que les Trobriandais et les Samoans possédaient un modèle
de liberté hétérosexuelle pré-maritale, ces deux anthropologues ont extrait la
sexualité de l’ordre du naturel et de l’inné pour l’inclure dans une compréhension globale de la société. Ces études sont cependant essentiellement restées confinées dans le courant de pensée culturaliste américain et se fondent sur une nette distinction du biologique et du social.

Dans le champ intellectuel français, l’étude de la sexualité s’est principalement concentrée sur les questions de l’inceste, de la famille et de la parenté. Toutefois, dans les années trente, le Collège de sociologie participe à élargir les perspectives d’analyse en associant la sexualité et le sacré (Leiris, 1939 ; Bataille, 1957). En 1949, Claude Lévi-Strauss sexualise un modèle d’origine maussienne au travers de sa théorie de l’échange des femmes et suscite à l’époque un débat considérable qui constitue à la fois une réponse à la psychanalyse et structure durablement le champ
disciplinaire.

Dans les années soixante, à la faveur de l’émergence des questions féministes, des nouveaux moyens de contraception, de la remise en cause du modèle familial traditionnel et, enfin, de la « révolution sexuelle » le sujet de la sexualité revient au coeur des préoccupations d’une partie des chercheurs en sciences sociales. À partir des années 1970, on assiste à une floraison de travaux relatifs à cet objet qui n’est désormais plus cantonné à l’étude des sociétés « exotiques ». De nombreux historiens s’intéressent à l’amour à différentes époques (Barret-Ducrocq, 1989), l’ethnologie française aborde l’analyse des relations matrimoniales d’autrefois (Segalen, 1981), et une pluralité de recherches se penchent sur les liens entre la sexualité, la religion et le sacré (Bishop, 1997). Depuis les années 1980, l’institutionnalisation des gender studies et l’apparition de l’épidémie du VIH ont été à l’origine du développement de nouvelles approches, qualifiées par certains de « nouvelle anthropologie de la sexualité » (Lyons, 2006). Les réflexions autour de la
notion de genre ont notamment conduit certains anthropologues et sociologues à remettre en cause la « “naturalité” des rôles sexués » (Parini, 2006 : 15) et à s’intéresser aux processus de construction sociale de la différence des sexes. De leur côté, les études menées suites à l’épidémie du VIH se sont appuyées sur de grandes études quantitatives et ont contribué à la légitimation de l’intérêt des sciences sociales pour la question de la sexualité. Ultérieurement, d’autres champs de recherche ont émergé, comme celui des porn studies né de la massification, de la diffusion et de la consommation de la pornographie par le biais des technologies
d’information et de communication. Les questionnements autour des échanges économico-sexuels et du sexe tarifé deviennent également un champ d’investigation particulièrement riche (Tabet, 2004 ; Rubin, 2011).

Les débats et enjeux actuels (mariage homosexuel, nouvelles technologies de reproduction, projet de loi à venir relatif à la légalisation des services sexuels pour personnes en situation de handicap, etc.) invitent les chercheurs à s’exprimer sur la scène publique. De plus, les récents travaux portant sur la transnationalisation des luttes LGBTIQ, les masculinités (Broqua & Doquet, 2013 ; Connel, 2015) et l’homosexualité (Dayan-Herzbrun & Yacine, 2013 ; Gaissad, 2008 ; Gourarier, 2013) participent à une nécessaire complexification des discussions actuelles autour de ces
sujets.

Dans ce contexte, plusieurs perspectives et points de vue au sujet de la sexualité se confrontent. Ce séminaire a pour objectif de rendre compte de la diversité des approches théoriques et empiriques développées de nos jours en sciences sociales autour de ce champ d’étude. Les communications proposées pourront s’articuler autour des questionnements suivants :

- Quelles sont les instances normatives définissant les pratiques
sexuelles socialement « convenables » ? À quel type d’arrangements les individus se livrent-ils au sein de ce cadre normatif ? Et comment ce dernier est-il façonné en retour par ces accommodements ? Ces interrogations renvoient à l’affirmation de Michel Foucault selon laquelle « la sexualité représente un lieu de transfert particulièrement dense des relations de pouvoir » et invitent à se questionner sur la nature des différents discours produits sur la sexualité. Dans quelle mesure ces derniers sont-ils le reflet de certains enjeux de pouvoir ? Et quelles formes de résistance génèrent-ils ? Ces questionnements rappellent notamment les grands enjeux liés à la santé, par exemple, l’irruption de l’épidémie du VIH interroge les processus par lesquels les ONG et les institutions internationales tentent de diffuser des normes sanitaires concernant la pratique de la sexualité, normes qui deviennent parfois le support d’une forme de discours moral. Par ailleurs, le champ des gender studies, en insistant sur le caractère social et culturel de la sexualité, examine les espaces de négociations qui répondent au rapport établi entre les catégories du féminin et du masculin. La reconnaissance juridique apportée aux couples de même sexe par la promulgation du PACS et de la loi sur le « mariage pour tous » engendre de nouveaux cadres relatifs à la parentalité qui interrogent la légitimité et la légalité de l’accès aux nouvelles technologies de reproduction. Dans une perspective similaire,
apparaît un renouvellement récent des questions historiques du champ de la parenté concernant la définition de l’inceste et les liens entre alliances permises et défendues (Dussy, 2013 ; Héritier, 1994).

La singularité de l’espace intime dans lequel se déroule l’acte sexuel pose encore la question des méthodes ethnographiques spécifiques développées par les chercheurs afin d’explorer ce champ d’étude. Enfin, et au-delà de la méthodologie particulière qu’impliquent les études sur la sexualité pour les anthropologues, il semble que, pour une fois, les anthropologues aient quelques réticences à dire « d’où ils parlent », selon la formule consacrée, et évitent d’évoquer leurs propres sexualités et ce d’autant plus — et ce point pourrait amener à des questions relevant de l’éthique professionnelle — si des informateurs sont impliqués (Awondo & Gourarier, 2010 ; Kulick, 2011 ; Markowitz & Ashkenazi, 1999).

Voir le programme détaillé ci-contre

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