Le genre, lieu de l’hétérogène

Publié le 13 octobre par Equipe GIS IdG

Appel à contribution N°44 de la revue Semen
Le genre, lieu de l’hétérogène
Éditeur·es : Julie Abbou, Aron Arnold, Noémie Marignier

Dans les sciences du langage, le genre est encore souvent considéré comme une simple variable extra-linguistique qui a un effet configurant sur la production de discours. Régulièrement synonyme de sexe, il est utilisé comme variable binaire pour postuler une différence entre « femme » et « homme ». Sa dimension sémiotique, politique et critique, le fait que le genre signifie des rapports sociaux hiérarchisés travaillant au cœur des subjectivités individuelles, est ainsi invisibilisé alors même que cette dimension est au fondement des études de genre. Des auteur·es associé·es au domaine des recherches linguistiques sur le genre, tels que Bucholtz et al. (1999), Cameron (1992, 2005), Greco (2014, 2015), Motschenbacher (2010), West & Zimmerman (1987), entre autres, ont cependant proposé l’idée selon laquelle le genre à la fois construit et se construit dans les discours et les interactions en mobilisant des ressources sémiotiques multiples.

Ce numéro de SEMEN propose de poursuivre ce programme en s’intéressant aux interactions théoriques, méthodologiques et structurelles entre le genre et le langage, entendus comme deux dimensions distinctes mais imbriquées, par lesquelles les acteur·ices organisent et font signifier le monde social. Cela implique une conception du genre non essentialiste (le genre n’est ni déterminé par le sexe, ni par un ordre social ou naturel immuable), et non dualiste : le genre engage divers rapports de sens et de pouvoirs entre les individus, ce qui ne peut se réduire à de simples dichotomies homme vs. femme (Bergvall et al. 1996). En tant que tel, le genre constitue donc un objet social complexe, polymorphe et hétérogène : le genre se construit depuis des positions énonciatives hybrides, dans des rapports de pouvoirs multiples, à travers des axiologies composites, et dans des réseaux de sens imbriqués.

C’est cette hétérogénéité que nous proposons de mettre au cœur de ce numéro. Plus qu’un outil, il s’agit d’un paradigme qui propose une lecture en termes non-systémiques, non-dualistes et dynamiques, donc contextualisée et historicisée, des rapports sociaux et discursifs. Travailler sur l’hétérogénéité discursive du genre permettra de rendre compte des phénomènes de figements, de résistances, de dominations et de réappropriation qui mettent en mouvement le genre. Ce numéro propose donc de considérer les hétérogénéités du discours et du genre à travers deux intersections : l’hétérogénéité des subjectivités genrées produites en discours, et la manière dont les hétérogénéités discursives contribuent à créer les significations et les représentations du genre.

La question de l’hétérogénéité a été travaillée aussi bien dans les disciplines du langage qu’en études de genre. Les études de genre se sont saisies de la sémiotique, pour penser, au-delà de la bi-catégorisation, l’hybride, par exemple avec la figure du cyborg d’Haraway (2007), les hétérotopies comme lieux altérés/altérisés (Perreau 2011, Ayouch 2015) ou encore l’intersectionnalité, avec une réflexion sur l’hétérogénéité des sujets, non réductibles à un rapport social plutôt qu’un autre (Crenshaw 1993, Kergoat 2012). Du côté des théories du discours, associée aux questions de polyphonie et de dialogisme, la notion d’hétérogénéité a fourni un espace riche de discussion, des grammaires polylectales (Berrendonner et al. 1983) aux hétérogénéités énonciatives (Authier-Revuz, 1982) pour montrer qu’une lecture référentialiste, monosémique et monoénonciative du discours ne suffisait pas à l’épuiser. Que se produit-il si l’on confronte l’hétérogénéité du discours à l’hétérogénéité du genre ? Comment ces deux régimes d’hétérogénéité interagissent-ils ?

Ce numéro propose de travailler ces questions depuis les perspectives croisées de la sociolinguistique, de l’anthropologie linguistique, de la rhétorique et de l’analyse du discours. Il accueillera des travaux portant sur des corpus ou des données originaux (oraux ou écrits). Sans s’y limiter, les contributions s’inscrivant dans l’un des axes développés ci-dessous seront bienvenues. D’autres cadres théoriques et/ou disciplinaires permettant de penser l’hétérogénéité du genre et du discours seront également considérés. Enfin, une attention particulière sera portée aux travaux trans- et interdisciplinaires ainsi qu’aux corpus hétérogènes.

Des identités intersectionnelles aux subjectivités hybrides

Les études en sociolinguistique variationniste ont montré que l’homogénéité langagière des communautés linguistiques relève d’un présupposé idéologique, contredit par l’observation des pratiques langagières. Or, cette hétérogénéité se déploie sur un double niveau, identitaire et subjectif.

En déplaçant l’observation des communautés linguistiques vers celle des communautés de pratiques, comme l’ont proposé Eckert et McConnell-Ginet (1992) à travers leur invitation « think practically and look locally », une troisième vague sociolinguistique (Eckert 2012) a permis de montrer que les macro-catégories, notamment les catégories de genre « femme » ou « homme », ne sont pas des variables homogènes. Au contraire, chaque individu possède tout un répertoire d’identités (Kroskrity 1993 : 206) — de genre, de race, de classe, etc. — qui s’articulent entre elles (Crenshaw 1993). Par quelles pratiques langagières/discursives les acteur·ices rendent-illes intelligibles, organisent-illes et négocient-illes cette diversité identitaire ? Au cours de quelles interactions spécifiques ? Quelles sont les caractéristiques sociolinguistiques et/ou discursives de l’intersectionnalité ?

Ces identités multiples, qu’elles soient revendiquées ou imposées, façonnent également les subjectivités. Certains discours constituent les sujets comme hybrides, en mélangeant ce qui est culturellement associé au féminin et au masculin. Ces hybridations discursives peuvent apparaître dans la littérature médicale sur les personnes intersexes ou trans’ (transgenres, transsexuel·les), ou sur les femmes ménopausées (par exemple à travers l’utilisation des termes « masculinisation », « virilisation »), comme dans les discours de commentateur·ices sportif·ves portant sur les corps de femmes athlètes (« elle a des bras comme un homme »). Ces corps construits comme hybrides (du grec hybris : démesure) évoquent ainsi l’anormalité, la monstruosité que constitue la non-concordance au schéma de genre binaire femme/féminine/femelle et homme/masculin/mâle. Inversement, certain·es acteur·ices produisent des contre-discours articulant des éléments genrés présentés comme différents/opposés/incompatibles, et tissent des circuits de connexions qui défont ce qui a été construit comme frontière infranchissable. Ainsi la figure du cyborg (Haraway 2007) a permis de repenser la frontière entre le féminin et le masculin, mais aussi les oppositions humain/machine, humain/animal, nature/culture, etc. et est devenu un concept-outil mobilisé pour rendre compte de la diversité des subjectivités genrées, notamment dans les transgender studies. Dans le même sens, la notion d’hétérotopie revisitée par les études de genre a permis de travailler sur les dynamiques d’identités altérisées.

À la lumière de ces notions d’hybridité, de zone-frontière ou d’hétérotopie, on pourra analyser la fabrique discursive de subjectivités hybrides, qu’elle soit rappel à l’ordre du genre, ou résistance à celui-ci. La notion de capacité d’agir (agency) permet-elle d’éclairer ces discours d’assujettissement et ces contre-discours subversifs ? Plus largement, comment s’articulent, dans des conduites langagières, les identités collectives aux subjectivités individuelles ?

Traces, formations, paradoxes du genre

D’autre part, en faisant travailler le signe comme la trace d’un événement sémiotique, on peut se demander quelles sont les traces discursives du genre. Le paradigme indiciaire mis en lumière par Ginzburg (1980) permet de penser le discours à partir de la notion de trace. Or précisément parce que la trace n’est pas le signe plein, ces traces sont parcellaires, et donc potentiellement hétérogènes. Les espaces-discours dans lesquels le genre n’est pas abordé explicitement, mais dans lesquels il est indiciairement présent, révèlent donc en creux des idéologies du genre.

Dans ce sens, on pourra s’intéresser aux différentes lignées discursives qui mettent en jeu diverses conceptions du genre, à travers les phénomènes d’appels à des mémoires discursives (Moirand 2007) ou de dé-mémoire. On peut penser par exemple au mouvement des « Hommen », un mouvement contre le mariage et l’adoption pour toustes ; et leur reprise (malgré eux ?) de l’iconographie gaie dans leurs performances (Paveau 2013). De même, une approche en terme de formations discursives (Pêcheux & Fuchs 1975) pourrait permettre de traiter la manière dont les mots du genre, du sexe et des sexualités prennent des sens différents voire antagoniques selon les formations discursives dans lesquels ils apparaissent. Que veut dire par exemple le jugement d’avril 2016 de la cour de prud’hommes de Paris selon lequel « PD n’est pas une insulte » ? On pourra mobiliser les concepts de préconstruit (Henry 1975), d’hétérogénéité montrée et de non-coïncidences du dire (Authier-Revuz 1982, 1995), de silence (Orlandi 1996), ou encore de magasin d’arguments disponibles (Perelman et Olbrechts-Tyteca 2008) ou d’enchaînements enthymématiques (Angenot 1982[1995]) afin de s’interroger sur la manière dont les idéologies de genre circulent dans les discours par des jeux de présence-absence, d’incorporation et de mise à distance, et mettent en place des mécanismes d’assujettissement comme de résistance.

Ce regard rhétorique sur l’hétérogénéité du genre pourra également s’intéresser à sa dimension doxale. Il est aisé de qualifier a priori de nombreux discours sur le genre comme paradoxaux : les discours du genre associent souvent, de manière conflictuelle ou synthétique, des positions sur le genre et des valeurs données comme opposées, ou du moins présentées jusque là comme irréconciliables. Or, ces discours paradoxaux permettent de décaler les lignes du genre en proposant de nouvelles configurations, et donc de déstabiliser ou renforcer l’ordre du genre. L’analyse des paradoxes du genre, qu’ils soient volontaires ou circonstanciés, peut ainsi participer d’une topologie des valeurs du genre. Enfin, l’hétérogénéité est en effet souvent apparue comme un outil politico-scientifique précieux d’un féminisme hétérodoxe, pour parler depuis la brèche (bell hooks 1984) et produire des contre-discours critiques (Haraway 2007), contre le dogmatisme (Farrow 1974) et les systèmes clos de pensées. Quels sont les ancrages discursifs et langagiers de cette hétérogénéité et comment peut-elle servir d’outil politique ?

ÉCHÉANCIER

· Envoi des propositions d’article (résumé de 3000 signes) : 10 décembre 2016

· Signification aux auteur.es : 20 décembre 2016

· Remise des textes aux éditeur.es pour évaluation interne et navette : 14 avril 2017

· Remise des textes à la revue pour expertise externe : 31 août 2017

· Publication prévue : septembre / octobre 2017

CONTACT

Les propositions d’articles, qui consisteront en un résumé d’environ 3000 signes espaces compris devront être envoyées aux trois éditeur·es :

ju.abbou@gmail.com

arnold.aron@gmail.com

noemie.marignier@gmail.com

BIBLIOGRAPHIE

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