Le troisième sexe social

Appel à contributions

Publié le 8 octobre 2015 par Equipe GIS IdG

Le troisième sexe social

- Résumé

La revue Socio lance un appel à contributions sur la thématique « Le troisième sexe social ». Pour sortir de la politisation excessive des mouvements sociaux occidentaux contemporains sur l’orientation sexuelle et le genre, pour sortir aussi de la confusion des débats les concernant (Saladin d’Anglure, 1985, 2012, 2014), cet appel invite à réfléchir, notamment : sur l’histoire des mouvements impliquant des personnes du troisième sexe social, avec les diverses situations qu’ils recouvrent ; sur les transformations juridiques du statut du troisième sexe dans le monde (les approches comparatives sont particulièrement bienvenues) ; sur les représentations artistiques et littéraires du troisième sexe ; sur le colonialisme scientifique occidental et sa logique binaire, source d’exclusions, de malentendus et de conflits ; sur le troisième sexe social et l’ancienne logique du tiers inclus, toujours active chez de nombreux peuples, comme les Inuit, les Amérindiens, ou dans la tradition taoïste chinoise etc. (Saladin d’Anglure, 2015). Ces logiques permettent de surmonter la complexité de la vie (Berthoz, 2013) et de la société humaine.

- Argument

Les rapports sociaux de sexe ou de genre, la division sexuelle des tâches, la définition de l’individu et de la personne, de la parenté et de la famille – mais également de la normalité, de l’anormalité et de la différence – sont des questions sociales et politiques omniprésentes dans les sociétés occidentales. Si les sociologues, anthropologues, philosophes, juristes et historiens se penchent sur ces débats, leur intérêt est la traduction, dans le domaine « savant », des mobilisations sociales par des personnes souvent traitées comme des « tiers ». Ces personnes sont rejetées aux marges de la société, parfois sujettes à des interventions médicales et juridiques afin de les « normaliser », ou même à des internements dans les prisons. L’homosexualité, par exemple, reste illégale dans beaucoup de pays et est aujourd’hui soumise à la peine de mort dans cinq États. Le xixe siècle a donné naissance au concept scientifique de « pervers », qui représente une façon d’être sur le plan ontologique (Davidson cité par Hacking, 2005, chap. VI). Le pervers et ensuite « l’homosexuel » étaient criminalisés et « traités » médicalement afin de les ramener à la normalité. Auparavant c’était de la théologie chrétienne et de sa branche « démonologie » que relevaient ces cas, quand ils lui étaient soumis, depuis que Thomas d’Aquin y avait introduit la logique aristotélicienne du tiers exclu (avec des anges asexués et des démons sursexués (voir Saladin d’Anglure, 1985). Mais dans la pratique, nombre de personnes participaient à des relations sexuelles diverses et variées sans que cela définisse leur identité et leur être.

Depuis la fin des années 1960, les mouvements des homosexuels et ensuite des lesbiennes, des gays et aussi des personnes s’identifiant comme transgenres, transsexuelles et bisexuelles (LGTB) et plus tard comme « queer » se sont mobilisés contre cette marginalisation, cette médicalisation et cette criminalisation. Ce faisant, ils posent des questions radicales sur le sexe, le genre, la définition de l’individu et de la famille, leur histoire, leurs variations historiques dans des sociétés différentes. Dans la même ligne, ces dernières années, plusieurs pays (Allemagne, Australie, Népal, Inde) ont reconnu un statut juridique aux personnes intersexuées (dont le sexe biologique ne peut pas être précisé à la naissance comme mâle ou femelle), à la suite de fortes mobilisations des associations d’intersexués. La principale est l’Organisation internationale des intersexués (OII), fondée lors de la Journée internationale des droits de l’homme le 10 décembre 2012, qui représente actuellement des associations dans vingt pays sur six continents. Elle cherche à obtenir la reconnaissance juridique des intersexués par les Nations unies et par les États-nations auxquels l’organisation demande une mention appropriée sur les certificats de naissance, passeports, etc. Comme les mouvements LGBT et queer, l’OII pose de nouvelles questions sur la conception binaire qu’ont les Occidentaux du sexe et du genre, mais également sur l’organisation sociale quotidienne autour de ces binarismes apparemment « naturels » mais maintenant fortement contestés par ceux qui s’identifient comme intersexués.

Ces questions ne sont pas nouvelles. En France au xixe siècle, par exemple, les médecins constataient que des enfants naissaient avec des sexes indéterminés. Leur demande pour un assouplissement du droit français, qui s’en tenait formellement au système binaire du sexe dès la naissance, n’était pas entendue. En revanche, aux alentours de 1900, d’autres pays européens comme l’Allemagne, l’Autriche, l’Italie, la Russie et la Suisse reconnaissaient, juridiquement, la possibilité d’un sexe « neutre, douteux ou hermaphrodite » à la naissance (Houbre, 2014 : 75). Si le droit et la médecine cherchent à établir des normes formelles autour du sexe biologique et du genre, ils n’ont pas le monopole des débats et des interrogations. L’artiste britannique du début du xxe siècle, Romaine Brooks, faisait des portraits d’elle-même et d’autres femmes habillées dans des vêtements bourgeois masculins : un de ces portraits de 1923-1924 porte le titre : Peter (A Young English Girl) – Pierre, (une jeune femme anglaise) – (Young, 2004). Plus près de nous on peut citer des cas célèbres de travestissement avec Dustin Hoffman dans Tootsie de Sydney Pollack (1982), puis avec Robin Williams dans Mrs. Doubtfire de Chris Columbus (1993), ou encore avec Barbara Streisand dans Yentl de Barbara Streisand (1983) ; sans oublier une nouvelle vague très contemporaine avec Melvil Poupaud dans Laurence Anyways de Xavier Dolan (2012) ; et enfin avec Guillaume Gallienne dans Les garçons et Guillaume : à table ! de Guillaume Gallienne (2013). Ces « troubles » du sexe, du genre et également de la sexualité, pour reprendre l’expression maintenant célèbre de Judith Butler (Gender Trouble, Butler, 1990), sont loin d’être la préoccupation des seuls pays occidentaux, malgré la tendance à représenter les pays musulmans, par exemple, comme figés autour de prescriptions hétéro-normatives et binaires. Ainsi, le travestissement et les hommes efféminés sont des pratiques courantes depuis des siècles dans des pays comme le Maroc (Zaganiaris, 2014 : 8), parfois jouant un rôle social ou religieux spécifique (Hell, 2002) ; voir aussi le thème de la huitième fille travestie en garçon dans une famille sans fils, illustré par le roman L’enfant de sable de l’écrivain et poète marocain Tahar Ben Jelloun (1985), qui n’est pas sans rappeler le travestissement séculaire en garçon d’une fille (Bacha posh) dans les fratries sans garçons, pour éviter aux parents le déshonneur de ne pas avoir de fils (Manoori, 2013) dans certaines parties de l’Afghanistan et du Pakistan.. S’il y a une reconnaissance juridique et sociale croissante, aujourd’hui, des personnes intersexuées (autrefois « hermaphrodites ») et transgenres, il y a des antécédents dans les pays occidentaux et orientaux depuis des siècles.

Les mouvements des intersexués, LGTB et queer s’intéressent aux pratiques des sociétés autochtones telles que décrites dans les travaux classiques des anthropologues, avec travestissement rituels et parfois pratiques homosexuelles ; mais ils ont tendance à les instrumentaliser de façon le plus souvent décontextualisée et romancée (voir Towl et Morgan, 2002), en adoptant même un point de vue « rousseauiste » d’une humanité première et libertaire, à l’abri des méfaits de la « Civilisation » (Trexler, 1995). Ils sont plus mal à l’aise avec les travaux récents de Saladin d’Anglure (2012, 2014) qui décrivent la conception inuit des relations de sexe, de genre, de la famille et de l’identité fondée non pas sur le binarisme occidental et sa logique du tiers exclu, mais sur celle du tiers inclus (ibid.), tout en situant le débat bien plus sur le plan du sexe social que sur celui de l’orientation sexuelle ; pour être plus précis, on peut dire qu’il n’y a pas chez les Inuit de « tiers exclus » sexuels et genrés comme dans les sociétés occidentales dominantes, parce que le sexe et le genre sont fluides au cours d’une vie et dans la société en général. De plus, les Inuit connaissent par la pratique, l’occurrence occasionnelle d’ambiguïtés génitales, provisoires ou définitives, chez les nouveau-nés ; ils y voient un désir du fœtus et de la personne décédée qui s’y réincarne de changer de sexe. Un terme, sipiniq, désigne une personne de cette catégorie sans connotation négative. Une autre coutume inuit consiste à interpréter les rêves où l’on voit un défunt demander à boire ou à manger comme son désir de revivre dans la famille du rêveur. Il faut alors donner au prochain nouveau-né de cette famille le nom du défunt, même si leur sexe biologique diffère. Il n’est donc pas rare qu’un enfant mâle soit élevé jusqu’à la puberté comme une fille, et doive ensuite « apprendre » les rôles masculins avant d’être marié de préférence avec une fille qui a connu un parcours symétrique. La conséquence sociale est l’existence et la reconnaissance de personnes et de couples « androgynes », capables aussi bien d’accomplir les tâches que d’exprimer les sensibilités associées aux femmes et aux hommes.

Pour Saladin d’Anglure, ces personnes constituent un « troisième sexe social » et sont aptes à remplir des fonctions de médiations sociales, notamment religieuses – comme celle des chamanes – comparables sous un certain angle à celles des gauchers contrariés, ambidextres (Serres, 1992). Sans être aussi explicite que dans la société inuit, Saladin d’Anglure soutient l’hypothèse que le troisième sexe social est présent aussi dans les sociétés occidentales mais que cette réalité n’est pas reconnue. Par exemple, lui-même, deuxième enfant, après une sœur très proche de leur père, dans une fratrie de huit, mais premier fils, très proche de sa mère, gaucher contrarié comme elle, il s’est initié aux tâches « féminines », à l’âge de 4 ans, au début de la Seconde Guerre mondiale, jusqu’à ce que son père puisse prendre en charge son initiation aux tâches masculines, au retour de la guerre. Ce processus l’a poussé à explorer le troisième sexe social des Inuit, et à s’y reconnaître en partie.

Pour sortir de la politisation excessive des mouvements sociaux occidentaux contemporains sur l’orientation sexuelle et le genre, pour sortir aussi de la confusion des débats les concernant (Saladin d’Anglure, 1985, 2012, 2014), cet appel invite à réfléchir, notamment :

- sur l’histoire des mouvements impliquant des personnes du troisième sexe social, avec les diverses situations qu’ils recouvrent ;

- sur les transformations juridiques du statut du troisième sexe dans le monde (les approches comparatives sont particulièrement bienvenues) ;

- sur les représentations artistiques et littéraires du troisième sexe ;

- sur le colonialisme scientifique occidental et sa logique binaire, source d’exclusions, de malentendus et de conflits ;

- sur le troisième sexe social et l’ancienne logique du tiers inclus, toujours active chez de nombreux peuples, comme les Inuit, les Amérindiens, ou dans la tradition taoïste chinoise etc. (Saladin d’Anglure, 2015). Ces logiques permettent de surmonter la complexité de la vie (Berthoz, 2013) et de la société humaine.

Ainsi, nous invitons à des réflexions critiques qui prennent en compte les obstacles auxquels sont trop souvent confrontés les tiers exclus. En même temps, nous attendons que les contributions considèrent également la présence innovante du troisième sexe social dans l’histoire, la jurisprudence, la recherche scientifique, les arts ou la littérature.

Le comité de rédaction attend en priorité des propositions d’articles comportant, à partir de terrains particuliers ou sur le plan plus conceptuel, analyses et/ou réflexions critiques sur le troisième sexe social du point de vue des sciences humaines et sociales.