Intimités numériques

Publié le 3 mai par Equipe GIS IdG

Appel à contribution

Revue Genre, sexualité & sociétés, n° 17 – printemps 2017

« Intimités numériques »

Sous la direction de Maude Gauthier et Élisabeth Mercier

Les intimités numériques réfèrent à des relations à distance, à une variété de communautés virtuelles, à diverses formes de sexualité, ainsi qu’aux transformations de la sphère publique dans le contexte numérique. Ce dossier s’inscrit dans le champ de recherche émergent qui croise l’intimité et les médias numériques en s’inspirant des théories queer et féministes (Hjorth & Lim, 2012). Ces approches cherchent à ébranler les conceptions traditionnelles de l’intimité, en la définissant en termes de « connexions » qui importent dans nos vies (Berlant, 2000) et qui concernent tant le rapport aux autres que le rapport à soi-même (Plummer, 2003). Elles offrent ainsi les outils conceptuels critiques nécessaires pour contourner les présupposés de sens commun qui entourent habituellement l’intimité. Par exemple, les théories féministes et queer invitent à interroger la division hégémonique public/privé qui relègue l’intimité au privé et qui sert la culture hétéronormative en refusant la pertinence du sexe comme forme de médiation, de participation et de représentation légitime dans l’espace public (Berlant et Warner, 2002). Cela amène non seulement à repenser la division des sphères publique et privée, qui se trouvent reformatées avec les médias numériques, mais également à percevoir l’établissement de nouvelles normes de l’intimité, de la sexualité et du genre.

Nos vies sont de plus en plus mobiles et délocalisées, tout en conservant la possibilité de maintenir de nombreuses et importantes connexions à travers les médias numériques. Ces derniers ont rendu possible et même, pour certains, facile d’interagir avec nos réseaux personnels et avec divers autres publics, créant aussi de nouveaux espaces pour l’exploration, l’actualisation et la discussion de pratiques et sujets intimes. Par ailleurs, les médias numériques constituent à la fois les outils et les espaces d’une nouvelle « citoyenneté intime » (Plummer, 2003 ; Berlant, 1997) mettant en lumière la perméabilité croissante des discours publics et des pratiques intimes. En effet, des enjeux de la vie quotidienne, de l’éthique et des choix personnels (l’alimentation, la sexualité, la parentalité, etc.) se trouvent publicisés sous de nouvelles formes et acquièrent une nouvelle portée sociale et politique. Enfin, les technologies « tactiles » comme les jouets sexuels contrôlés à distance et les montres qui vibrent lorsqu’on reçoit une notification, sont en émergence. Elles permettent une forme de « toucher » à distance et posent la question des médias et du corps en tant qu’objets mis en relation par des interactions de plus en plus intimes.

Ce dossier sur les intimités numériques a pour objectif d’explorer les expériences vécues et les discours sociaux autour de l’intimité dans le contexte numérique. De quelles manières l’intimité se conçoit-elle aujourd’hui sur Internet et sur les réseaux socionumériques ?Comment les médias numériques rendent-ils possible et interviennent-ils sur différentes formes d’intimité ? Comment ces médias participent-ils à (re)définir la notion même d’intimité, ses domaines et ses frontières ? Qu’est-ce qui fait la spécificité des médias numériques, par rapport à d’autres médias ? Quelles formes d’intimité sont créées et contestées dans les espaces publics numériques ?Comment différentes formes d’intimités numériques croisent-elles des enjeux de genre, de sexualité, de race, de classe, d’in/capacité (dis/ability), et d’âge ? Comment les intimités numériques sont-elles abordées dans les espaces médiatiques mainstream ? Quels sont les effets, notamment sur le plan normatif, de la visibilité accrue d’intimités marginales ?

Les propositions attendues s’inscrivent dans trois axes :

Axe 1. Les communautés virtuelles

Plusieurs chercheur-e-s se penchent sur la création et le maintien de relations interpersonnelles, comme l’amour et l’amitié, à travers les technologies de communication (Lasén & Casado, 2012). Plus que de simples relations à distance, on remarque la formation de communautés et de publics spécifiques au Web (Cervulle & Pailler, 2014). Ces communautés en ligne sont, entre autres, des lieux de construction de savoirs et d’expertises particulières (sexualités, fertilité, etc.). Nous attendons des contributions qui enrichissent ce corpus, notamment en examinant des sites et des applications de rencontre ou de hook up (tel que Tinder et Grindr) et des sous-cultures sexuelles. Les contributions s’intéressent également à l’auto-représentation, aux récits de soi et aux témoignages en ligne liés au genre et à la sexualité, que ce soit sur le mode du journal intime ou d’échanges dans le cadre de forums de discussion.

Axe 2. Citoyenneté intime

Ce deuxième axe renvoie aux travaux qui analysent les discours circulant sur l’intimité et les médias numériques, par exemple sur l’hypersexualisation des jeunes (Mercier, 2013) et les enjeux moraux et légaux entourant la (re)distribution d’images sexuelles (Karaian & Van Meyl, 2015). Les contributions abordent les pratiques intimes dans l’espace public et les questions éthiques qu’elles soulèvent, l’activisme queer et féministe en ligne ainsi que l’appropriation des outils numériques par certains mouvements sociaux. Elles s’intéressent aux questions de vie privée, d’atteinte à la réputation et de droit à l’oubli soulevées par la circulation et le stockage de données sur Internet. Ces travaux devraient examiner les intersections de genre, de sexualité, de race, de classe, d’in/capacité et d’âge.

Axe 3. Le corps et les possibilités du numérique

Ce dernier axe vise plus spécifiquement les propriétés des médias et technologies numériques en regard des sens et de la corporéité. Des travaux se sont penchés sur les médias visuels (Davies, 2011), les technologies tactiles (Paterson, 2007), la génération et l’usage de données pour la quantification de soi (Nafus & Sherman, 2014). Nous cherchons notamment des contributions qui problématisent l’intimité en lien avec les vidéos, les photographies et les « selfies », les jouets sexuels avec contrôle à distance, les données numériques et le soi.

Contributions attendues

Nous accueillons les propositions d’articles fondés sur une recherche originale.

Les propositions, d’environ 5000 signes, comprennent un titre, une présentation de l’article, les objets et les méthodes, ainsi que les nom, prénom, statut, rattachement institutionnel et email de l’auteur-e. Elles doivent être envoyées pour le 15 juin 2016 à : Élisabeth Mercier (elisabethmercier1@gmail.com) et Maude Gauthier (m.gauthier@lancaster.ac.uk) ainsi qu’au comité de rédaction de la revueGenre, sexualité & société (gss@revues.org). Les auteur-e-s seront avisé-e-s de l’acceptation ou du refus de leur proposition avant la fin juin.

Les articles, inédits, devront être envoyés pour le 30 septembre 2016 au plus tard. Les instructions aux auteur-e-s pour la rédaction des articles sont disponibles en ligne (https://gss.revues.org/747). Suivant la politique éditoriale de la revue, chaque article fera l’objet d’une double évaluation anonyme. L’acceptation de la proposition ne signifie donc pas acceptation automatique de l’article. Les articles retenus seront publiés dans le n°17 à paraître au printemps 2017.

Bibliographie sélective

  • ATTWOOD Feona, Porn.com : Making Sense of Online Pornography, New York, Peter Lang, 2010.
  • BERLANT Lauren, WARNER Michael, « Sex in Public », in WARNER Michael (dir.), Publics and Counterpublics,New York, Zone Books, 2002, pp. 187-208.
  • BERLANT Lauren, Intimacy, Chicago, University of Chicago Press, 2000.
  • BERLANT Lauren, The Queen of America Goes to Washington City. Essays on Sex and Citizenship, Durham et Londres, Duke University Press, 1997.
  • CERVULLE Maxime, « La sexualisation normative de l’espace public », Hermès, 69, 2014, pp. 148-153.
  • CERVULLE Maxime, PAILLER Fred, « #mariagepourtous. Twitter et la politique affective des hashtags », Revue française des sciences de l’information et de la communication, 4, 2014, en ligne : http://rfsic.revues.org/717.
  • COULDRY Nick, « Mediatization or mediation ? Alternative understandings of the emergent space of digital storytelling », New Media & Society, 10, 3, 2008, pp. 373-391.
  • CRAWFORD Kate, « These Foolish Things : On Intimacy and Insignificance in Mobile Media », in GOGGIN Gerald, HJORTH Larissa (dir.), Mobile technologies : From Telecommunications to Media, Londres, Routledge, 2009, pp. 252-263.
  • DAVIES Rosamund, « Digital intimacies : aesthetic and affective strategies in the production and use of online video », inGRAINGE Paul (dir.), Ephemeral Media : Transitory Screen Culture from Television to YouTube, Basingstoke, Palgrave Macmillan, 2011, pp. 214-227.
  • DESEILLINGY Olivia, « Le blog intime au croisement des genres de l’écriture de soi », Itinéraires, 2, 2012, pp. 73-82.
  • FLEW Terry, New Media : An Introduction (4e édition), Melbourne, Oxford University Press, 2014 (2002).
  • GAUTHIER Maude, « Habiter l’espace, au croisement du réseau géo-social mobile et de l’amitié », Tic & société, 6, 1, 2012, en ligne : http://ticetsociete.revues.org/1222.
  • GRANJON Fabien, DENOUËL Julie, « Exposition de soi et reconnaissance de singularités subjectives sur les sites de réseaux sociaux », Sociologie, 1, 1, 2010, pp. 25-43.
  • HJORTH Larissa, LIM Sun Sun, « Mobile intimacy in an age of affective mobile media », Feminist Media Studies, 12, 4, 2012, pp. 477-484.
  • ILLOUZ Eva, Les sentiments du capitalisme, Paris, Seuil, 2006.
  • KARAIAN Lara, VAN MEYL Katherine, « Reframing Risqué/Risky : Queer Temporalities, Teenage Sexting, and Freedom of Expression », Laws, 4, 1, 2015, pp. 18-36.
  • KEMBER Sarah, ZYLINSKA Joanna, « Mediation and the Vitality of Media », in KEMBER Sarah, ZYLINSKA Joanna (dir.), Life after New Media, Cambridge, MIT Press, 2012, pp. 1-28.
  • LAFONTAINE Claire, « Nouvelles technologies et subjectivité : les frontières renversées de l’intimité », Sociologie et sociétés, 35, 2, 2003, pp. 203-212.
  • LASÉN Amparo, CASADO Elena, « Mobile Telephony and the Remediation of Couple Intimacy », Feminist Media Studies, 12, 4, 2012, pp. 550-559.
  • LEE Dong-Hoo, « Women’s creation of camera phone culture », Fiberculture, 6, 2005, en ligne : http://six.fibreculturejournal.org/fcj-038-womens-creation-of-camera-phone-culture/.
  • LEVMORE Saul, NUSSBAUM Martha C (dir.), The Offensive Internet : Speech, Privacy, and Reputation, Cambridge, Harvard University Press, 2010.
  • LUNDBY Knut, Digital Storytelling, Mediatized Stories : Self-Representations in New Media, New York, Peter Lang, 2008.
  • MERCIER Élisabeth, « Les discours (anti)féministes à propos de l’hypersexualisation des jeunes filles et du port du voile islamique au Québec », Québec Studies Journal, 33, 56, 2013, pp. 77-96.
  • NAFUS Dawn, SHERMAN Jamie, « This One Does Not Go Up to 11 : The Quantified Self Movement as an Alternative Big Data Practice », International Journal of Communication, 8, 2014, pp. 1784–1794.
  • PATERSON Mark, The Senses of Touch : Haptics, Affects and Technologies, Oxford, Berg Publishers, 2007.
  • PLUMMER Ken, Intimate Citizenship. Private Decisions and Public Dialogues, Seattle et Londres, University of Washington Press, 2003.
  • RAMBUKKANA Nathan, Hastag Publics : The power and politics of discursive networks, New York, Peter Lang, 2015.
  • SOLOVE Daniel J, The Future of Reputation : Gossip, Rumor, and Privacy on the Internet, New Haven, Yale University Press, 2008.
  • WAJCMAN Judith, BITTMAN Marilyn, BROWN Judy, « Intimate Connections : The Impact of the Mobile Phone on Work/Life Boundaries », in GOGGIN Gerald, HJORTH Larissa (dir.), Mobile Technologies : From Telecommunications to Media, Londres, Routledge, 2009, pp. 9-22.
  • WARNER Michael, Publics and Counterpublics, New York, Zone Books, 2005.