Être métis en Imerina (Madagascar) aux XIXe-XXe siècles

Publié le 26 juin par Heta Rundgren

Un ouvrage de Violaine Tisseau, Karthala, Coll. Hommes et sociétés, mai 2017.

L’histoire de Madagascar est marquée, depuis l’origine de son peuplement, par l’importance des courants migratoires. De ce fait, les relations intimes entre vazaha (étrangers) et malgaches y sont anciennes. La colonisation de l’île, en 1896, va pourtant conduire à l’émergence de la « question des métis », commune à l’ensemble de l’empire français. Soucieuses de maintenir une situation coloniale hiérarchisée, ordonnée et cloisonnée, les autorités entreprirent une politique particulière à l’égard des métis, qui s’est concrétisée notamment par leur dénombrement, leur prise en charge dans des institutions spécifiques et l’aménagement de la législation pour faciliter leur accès à la citoyenneté française.

Parce que les institutions recueillant les métis y étaient localisées, parce que ces derniers y étaient les plus nombreux et parce que les relations avec l’étranger y étaient ambivalentes, l’Imerina devint le lieu principal d’expression de cette « question métisse ». Or, cette société était organisée en groupes statutaires hiérarchisés dont les unions étaient réglementées. Son fonctionnement en foko (dèmes) associait en outre territorialité et ancestralité. Dès lors, comment les métis, dont l’origine dérogeait en partie à ces règles, ont-ils pu inscrire leurs trajectoires dans cette région ?

Si cet ouvrage est centré sur le moment colonial (1896-1960), il remonte néanmoins au XIXe siècle précolonial pour montrer comment la colonisation a construit la catégorie « métis ». Il intègre aussi des prolongements contemporains, en analysant, notamment à travers les récits de vie, comment les métis ont su contourner ou se réapproprier cette catégo-risation en jouant de leurs appartenances multiples.

Violaine Tisseau, docteure en histoire de l’Université Paris Diderot – Laboratoire CESSMA (ex-SEDET), est chargée de recherche au CNRS et membre de l’IMAF (UMR 8171). Elle poursuit actuellement des travaux en histoire sociale de Madagascar aux XIXe et XXe siècles, portant en particulier sur l’histoire de la famille et de la domesticité.

Table des matières

Préface de Faranirina V. Rajaonah

Introduction

1. Rencontre entre Merina et Européens au XIXe siècle
La société merina : hiérarchie, ancestralité et territorialité
Organisation en groupes statutaires
Les foko : l’enracinement territorial entre ancestralité et résidence
Les mutations en Imerina au XIXe siècle
Les étrangers en Imerina : intégration et mise à distance
Laborde, entre visées coloniales et enracinement (1830-1878)
Sa venue en Imerina
Le choix d’une épouse métisse et l’ancrage par les femmes
Instrumentalisation de Laborde au profit de logiques politiques internes
Laborde est la clé qui ouvre les portes de la capitale
Laborde reste un étranger : exil et fin de vie
Maillage territorial en Imerina : vers la constitution d’un tanindrazana
Construction du tombeau et enterrement de Laborde, signes d’un ancrage réussi et prémices de disputes coloniales
Du décès de Jean Laborde à la colonisation : la terre comme enjeu des relations franco-merina (1878-1896)
Métissage, filiation et héritage
La terre, tanindrazana (terre des ancêtres) contre valeur marchande
Contenir les unions mixtes pour préserver la propriété de la terre : la loi de 1887, à la confluence entre contrôle des individus et définition d’une « nationalité »
Intégration du métissage dans le discours français justifiant la colonisation de Madagascar
Multiplication des contacts personnels entre les Merina et les Européens
Contact au masculin et discours sur la femme merina : l’invention de la ramatoa
Constitution des premiers couples mixtes

2. La situation coloniale ou comment le métis devient suspect
Regards de l’un sur l’autre : ériger des frontières
« Race », « civilisation », « progrès » : des catégories pour classer le monde et penser la colonisation
Le métis : du sujet anthropologique au problème colonial
Les origines du peuplement de Madagascar : l’inscription du métissage dans l’histoire de l’île
Les Merina et les autres : « politique des races » et efficacité coloniale
Couples mixtes en situation coloniale : maintenir les frontières
De la prostitution aux unions durables
Une image dépréciative de la femme merina, entre lascivité, vénalité et manipulation
La violence de la rencontre
Une proximité dangereuse : décivilisation et perte de prestige
Tout le monde n’a pas le même droit à se métisser : respectabilité bourgeoise et contrôle social
« Le métis », entre fantasmes et réalités
Le métissage comme instrument de colonisation : « adapter » la population aux colonies
Les métis comme intermédiaires et la mise en concurrence avec les créoles
Une menace potentielle contre l’ordre colonial et la crainte du déclassement des métis
La perception de la « question métisse » : du débat anthropologique à la question sociale

3. La « question métisse » : un problème social
La prise en charge des métis : un enjeu pour les autorités coloniales
Des autorités partagées entre la crainte d’isoler les métis et la nécessité de secourir des enfants perçus comme vulnérables
Le refus d’une intervention directe
La Société d’assistance et de protection des enfants métis (SAPEM)
La création de la SAPEM
Les effectifs de l’école des enfants métis
Les objectifs de l’école des enfants métis
Autres actions et portée de la SAPE
L’oeuvre des Paulins, l’oeuvre d’un homme
La mise en place de l’oeuvre des Paulins
Une prise en charge matérielle et une oeuvre d’éducation morale
Les résultats obtenus
Le salut par le foyer : l’oeuvre des Franciscaines missionnaires de Marie
La création de l’orphelinat des métisses comme figure imposée
Apprendre à être d’honnêtes femmes et de bonnes épouses

4. La résolution juridique de la question métisse, du cas par cas à une solution plus ouverte
Devenir citoyen français car fils de... : donner un statut aux enfants reconnus
Premier pas : la circulaire de 1913
Comment régler définitivement la question du statut des métis reconnus ?
Le décret de 1916 : la reconnaissance de la citoyenneté des métis
Devenir citoyen français car Malgache et de « sang français » : l’application du décret Fallières de 1909
Présentation du décret de 1909
Un accès plus aisé à la citoyenneté
Portraits des bénéficiaires
Les prémices d’une catégorisation juridique ?
Mesurer le loyalisme et l’attachement à la France
Devenir citoyen français car métis : le décret du 21 juillet 1931
L’élaboration du décret
Les mesures du décret : ouvrir la citoyenneté aux métis non reconnus
L’application du décret

5. Stratégies des parents de métis et des métis
De l’usage de l’état civil européen : la reconnaissance
Ne pas reconnaître son enfant
La banalisation de l’acte de reconnaissance
Donner un statut à ses enfants
Noms et prénoms
Les stratégies éducatives au coeur des processus de reclassement
Précocité de la scolarisation en Imerina
L’organisation du système scolaire colonial : hiérarchisée, localisée, pyramidale, discriminée et discriminante
La place des métis dans cet environnement scolaire : les aménagements de la législation
Une institution scolaire investie différemment par les parents et pour leurs enfants
L’attrait du réseau scolaire public européen
Le choix de l’enseignement dans les écoles catholiques
La fréquentation des écoles malgaches des deuxième et troisième degrés
Le séjour andafy (au-delà des mers)
Terminer ses études en France
Le passage par l’armée pour accéder à la citoyenneté

6. Des familles, entre ouverture et fermeture
Les formes des couples mixtes
Les unions en Imerina : des liens réglementés
Du concubinage au mariage pour les femmes malgaches et les hommes européens
Hommes malgaches et femmes européennes : rareté des unions et légitimité obligée ?
Les générations suivantes : des possibilités différentes d’union selon le sexe et la localisation
Les stratégies d’alliances : classement, déclassement, reclassement
L’apparition d’une endogamie métisse ?
Vers le milieu européen : recherche de l’hypergamie et sauvegarde identitaire
Vers le milieu malgache : incarnation de la proximité entre Européens et Malgaches et inscription dans les logiques merina
La famille, un capital social entre publicité et affaire privée
La maisonnée, de la famille nucléaire à l’entourage familial
Liens et réseaux

7. Vivre à Antananarivo et à Antsirabe : la constitution d’un groupe social urbain ?
Des métiers citadins
Le projet colonial et la réalité
Classe moyenne et sociabilité professionnelle
Le cantonnement à des postes subalternes et techniques de la fonction publique
La difficulté d’accéder à des professions libérales et aux talents
Une sociabilité entre métis ?
À Antananarivo, la possibilité d’une sociabilité multiple
À Antsirabe, un groupe moins visible : isolement ou meilleure insertion ?
Faire figure d’Européens
Quartiers et maisons : s’insérer dans l’espace
Des habitudes alimentaires entre quotidien et représentation
Se vêtir

8. À l’écart des villes : être notable, « vivre à la malgache »
La terre comme point commun à une diversité de situations
La tentative de colonisation militaire en Imerina (1896-1905) : des résultats décevants mais un enracinement de la population
Le concessionnaire, entre ville et brousse
Variations autour de la terre
Sans la terre, que faire ?
Travailler pour l’État
L’insertion dans le tissu économique local et la place d’intermédiaires : petit commerce, artisanat, transporteur, hôtellerie
Devenir malgache
Vivre isolé et à l’écart du contrôle des vazaha
Vers l’oubli du métissage

9. S’enraciner en Imerina, à Madagascar ?
Le lien au tanindrazana entre appartenance sociale et identité culturelle
La difficile inhumation au tombeau des ascendants malgaches
La pratique du faire-part de décès
Le choix du lieu d’inhumation : se créer ou non un tanindrazana
La construction du tombeau : respect des pratiques merina et choix architecturaux
Le famadihana
L’insertion dans le tissu social merina par l’ancrage territorial et le retour au village ancestral
Tanindrazana et adidy
Un lien intime au tanindrazana : apprentissage de l’histoire familiale et relations aux ancêtres
Au-delà d’une identité métisse et merina, l’engagement politique au nom d’une nation, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale
Le nouveau contexte politique malgache et les revendications d’indépendance
L’absence de revendications des métis
Les formes d’engagement dans la vie publique
David Landry : être métis et lutter pour l’indépendance
Louis Rakotomalala : le métissage reconnu, accepté et utilisé

Conclusion

Voir l’ouvrage sur le site internet de la maison d’édition.