Faire (ou ne pas faire) corps avec son identité sportive et sociale - Sociologie, Sport et Genre

Publié le 17 mai par Heta Rundgren

Dans le cadre de la deuxième Semaine Internationale du Corps, le laboratoire TEC de Paris Descartes organise une journée d’étude le jeudi 29 juin 2017 au sein de l’UFR STAPS Paris Descartes, au 1 rue Lacretelle, 75015 Paris (Métro Porte de Versailles).

Depuis quelques années, le genre constitue l’une des thématiques dominantes dans la compréhension du domaine sportif. Les sociologues ont étudié comment les différents types d’identités, sexuée et de genre se sont construits à travers le sport (Carrington, 1998, 2010 ; Caudwell, 1999, 2002 ; Ezzell, 2009 ; James, 1963 ; Newman and Giardina, 2011 ; Wacquant, 2004). D’autres ont traité des idéaux-types physiques et sociaux privilégiés sur les terrains de sport (Bernstein, 2002 ; Douglas, 2011 ; Hoberman, 1997 ; Walton and Butryn, 2006). Si le monde sportif est parfois présenté comme reproduisant simplement des différences perçues comme naturelles entre les hommes et les femmes, il permet surtout d’analyser les processus de construction du genre et plus largement les rapports sociaux de sexe. La situation de double contrainte, de la sportive qui soit (1) affiche un engagement plutôt « masculin », et qui sera donc jugée comme performante sur le plan sportif, mais qui s’expose par la même occasion aux sanctions sociales qui touchent les femmes agissant comme des hommes, soit (2) qui valorise un capital de genre « féminin », mais qui risque d’être jugée incompétente sportivement parlant, sera discuté.

L’objectif de la journée sera ainsi de faire dialoguer différents spécialistes reconnus dans le domaine du corps, du sport et du genre, sur des thématiques variées présentées ci-dessous et réunies sous le titre suivant : Faire (ou ne pas faire) corps avec son identité sportive et sociale.

INTERVENANT(E)S

A. Bohuon, Maître de Conférences, Sociologie, Université Paris Sud, Membre du laboratoire CIAMS - SPOTS (Sports, Politique et Transformations sociales).

V. Chevalier, Maîtresse de conférences, Université Paris Est-Créteil, Membre de l’équipe PRO du Centre Maurice Halbwachs.

C. Guérandel, Maitre de conférences, Université de Lille, Membre du CeRIES (Centre de Recherche individus Epreuves Sociétés).

C. Mennesson, Professeur des Universités, Sociologie, Université de Toulouse, Directrice du CRESCO (Centre de Recherches Sciences Sociales Sports et Corps).

G. Quin, Maître d’enseignement et recherche, Institut des Sciences du Sport, Faculté des sciences sociales et politiques, Université de Lausanne.

C. Tourre-Malen, Maîtresse de conférences, Université Paris Est-Créteil, Idemec, UMR 7307.

G. Raveneau, Université Paris Ouest Nanterre, Membre du Laboratoire d’Ethnologie et de Sociologie Comparative, UMR 7186.

PROGRAMME

9h15-9h30 - Ouverture : Bernard Andrieu, Directeur du TEC, EA 3625

Matin - Modération : Franck Dolif-Perros, Doctorant, TEC, EA 3625

9h30-10h10 - Des corps en interactions. Vérène Chevalier, Université Paris Est-Créteil, Centre Maurice Halbwachs

10h10-10h50 - Corps et techniques paradoxales. Catherine Tourre-Malen, Université Paris Est-Créteil, Idemec – UMR 7307

10h50-11h30 - Les espaces sportifs de l’entre soi : la socialisation sexuée et corporelle des filles et des garçons des « cités ». Carine Guerandel, Université de Lille, CeRIES

11h30-12h10 - Façonner le corps, construire la classe : l’exemple des stratégies éducatives des parents du pôle économique des classes moyennes dans le domaine des pratiques sportives enfantines. Christine Mennesson, Université de Toulouse, CRESCO

Après-midi - Modération : Maxime Gillet, Doctorant, TEC, EA 3625

14h00-14h40 - Des sports nationaux aux corps nationaux... Jalons pour une histoire du mouvement en Suisse au 20ème siècle. Grégory Quin, Université de Lausanne, Institut des Sciences du Sport

14h40-15h20 - Une police de la testostérone… chez les sportives ? Anaïs Bohuon, Université Paris Sud, CIAMS - SPOTS

15h20-16h00 - Engagement corporel et incorporation à l’épreuve du dégoût. Gilles Raveneau, Université Paris Ouest Nanterre, UMR 7535

16h00-16h15 - Clôture : Hélène Joncheray, INSEP, EA 7370 & TEC, EA 3625

RESUMES DES PRESENTATIONS

A. Bohuon – Une police de la testostérone… chez les sportives ?

Destinés à empêcher les hommes de concourir chez les femmes, et à calmer les soupçons quant au sexe de certaines sportives, des contrôles de sexe ont été imposés aux sportives depuis 1966. Les changements dans les critères de ces tests de féminité ont montré les multiples dimensions du sexe biologique et la grande difficulté, voire l’impossibilité à déterminer le « vrai » sexe d’une personne.

Si ces tests sont devenus facultatifs depuis les Jeux Olympiques (JO) de Sydney en 2000, la volonté de contrôler le sexe des athlètes féminines n’a pas quitté les instances dirigeantes.

En effet, la commission exécutive du Comité international olympique (CIO) a défini en 2012 les conditions d’admissibilité des athlètes féminines présentant une hyperandrogénie (production excessive d’hormones androgènes, en particulier la testostérone).

Pour les JO de Londres, le Comité olympique a donc appliqué un nouveau règlement, visant à déterminer quelles femmes sont autorisées à concourir en fonction de leur taux d’androgène.

Cependant, le Tribunal Arbitral du Sport (TAS) a décidé, le lundi 27 juillet 2015, d’autoriser Dutee Chand, une sprinteuse indienne, dont la participation aux compétitions avait été suspendue en 2014 en raison d’un hyperandrogénisme féminin, à concourir à nouveau. Il a demandé à la Fédération Internationale d’Athlétisme de suspendre pendant 2 ans son règlement relatif à l’hyperandrogénisme féminin. En effet, le TAS estime qu’il manque "d’évidence scientifique" qui attesterait de l’impact du taux de testostérone sur la performance sportive. La testostérone est l’un des marqueurs les plus insaisissables que les autorités médicales sportives aient choisi jusqu’alors, problématique que nous interrogerons lors de cette communication. Au-delà d’un certain seuil, la sécrétion de testostérone des organismes féminins bouleverse l’ordre sexué, historiquement et médicalement défini.

V. Chevalier – Socialisation et invisibilisation du corps des cavaliers

Il s’agira de prolonger l’étude de la fabrique du corps des cavaliers (Chevalier, Le Mancq, 2013) en s’intéressant au régime spécial d’interactions qui contribuent à sa fabrication. Les pratiques de l’équitation, parce qu’elles impliquent deux espèces dans un système de relations qui passent par le corps, dans un dialogue discret des corps, semblent un cas intéressant pour étudier sociologiquement les relations homme animal. L’étude de ce régime d’interactions pose une série de difficultés méthodologiques et de questions épistémologiques - expliquant d’ailleurs peut-être qu’il soit peu étudié par les sciences sociales - dont je tenterai de rendre compte.

C. Guérandel – Le sport fait mâle - La fabrique des filles et des garçons dans les cités

Dès leur plus jeune âge, les filles et les garçons sont pris dans des processus de socialisation pluriels et différenciés selon leur appartenance sociale et sexuée, au cours desquels ils incorporent des manières d’être, d’agir et de penser (Lahire, 2013 ; Darmon, 2008). A l’adolescence, ils intériorisent et ajustent leur masculinité et leur féminité au contact des pairs dans des espaces confinés de l’entre-soi (Moulin, 2005). Cette homosociabilité leur permet de s’inscrire dans une classe d’âge et de sexe, d’appartenir à un groupe et d’objectiver un soi adolescent. Dans cette perspective, cette communication s’intéresse de manière spécifique à l’engagement sportif des adolescentes et des adolescents des « cités » dans des contextes de pratique marqués par une forte homosociabilité. Plus précisément, il s’agit de décrire et d’analyser la socialisation de l’entre soi – valorisée par les jeunes et les structures étudiées – et ses effets sur la construction sociale et sexuée des corps et des esprits des sportives et des sportifs (Guérandel, 2016). D’un point de vue méthodologique, les données renvoient à des enquêtes de terrain réalisées dans quatre contextes de pratique situés dans des quartiers populaires urbains stigmatisés : un club de football réservé aux garçons, un pôle espoir féminin de gymnastique, une association de danse hip-hop exclusivement investie par des filles et un club de tennis dans lequel on compte une lycéenne dans un groupe de sept pratiquants. Nous verrons notamment que les modalités et les enjeux de l’entre soi diffèrent pour les filles et les garçons.

C. Mennesson – Façonner le corps, construire la classe : l’exemple des stratégies éducatives des parents du pôle économique des classes moyennes dans le domaine des pratiques sportives enfantines.

De nombreux travaux étudient la différenciation des usages sociaux du corps et des sports (Boltanski, 1971 ; Bourdieu, 1979 ; Defrance, 1995). La participation sportive peut ainsi être appréhendée comme un emblème de classe ou comme un signe de l’appartenance de sexe. Cependant, si l’analyse du rôle du corps dans les processus d’identification sociale occupe une place de choix dans la sociologie du sport de manière générale, les engagements sportifs des enfants restent peu étudiés dans cette perspective. Pourtant, parce qu’il donne lieu à des apprentissages explicites, mais aussi, et surtout, parce qu’il constitue la cible principale des socialisations silencieuses, le corps des enfants constitue une préoccupation importante pour les parents et fait l’objet de pratiques éducatives spécifiques.

Ce rôle central du corps dans les stratégies éducatives des familles renvoie à deux processus : d’une part, le corps, sa morphologie, son apparence, situe les enfants dans la hiérarchie sociale ; d’autre part, le façonnage du corps participe à l’incorporation de dispositions spécifiques et en particulier à l’intériorisation d’ethos socialement situés. Nous proposons dans cette communication d’analyser ces processus à partir de l’étude des pratiques éducatives des parents du pôle économique des classes moyennes dans le domaine des activités physiques et sportives associatives. Si ces familles se caractérisent par leur souhait de façonner le corps de leurs enfants et de forger leur volonté par l’investissement sportif, ces derniers s’approprient plus ou moins aisément le « corps de classe » visé par leurs parents.

G. Quin – Des sports nationaux aux corps nationaux... Jalons pour une histoire du mouvement en Suisse au 20ème siècle

La structure du champ sportif helvétique diffère pour partie de celle de ses voisins, tout au long du 20ème siècle, notamment en raison de la centralité continue de la gymnastique, à la fois dans la formation des jeunes sportifs et dans les imaginaires collectifs, mais aussi en raison de l’importance des sports d’hiver parmi les activités les plus populaires (ski, ski de fond, patinage, hockey sur glace) ou encore en raison de l’existence de « sports nationaux » (hornuss, lutte suisse, etc.). De fait, l’histoire de ces activités est profondément intriquée dans la structure du récit national, que ce soit à travers des « fêtes fédérales » (pour la gymnastique, le tir ou la lutte) ou dans le cadre d’une médiatisation contemporaine plus classique. Ces différentes activités et la manière dont elles sont mises en image contribuent à la structuration des représentations d’un « corps national ». A partir d’une riche iconographie et de vastes recherches dans différents fonds d’archives sportives – encore souvent méconnus (football, gymnastique, hornuss, ski) –, notre ambition est d’éclairer les logiques de construction et de réactualisation permanente des représentations de la nation helvétique véhiculées dans les récits sportifs, et en particulier de souligner les singularités d’une corporéité en mouvement. De fait, la Suisse constitue un laboratoire d’une grande richesse pour mener ces analyses, notamment en raison du caractère pluriel de son identité, morcelée à la fois sur les plans linguistique, culturel ou encore religieux. Cependant, loin de vouloir insister uniquement sur certains particularismes, force est de constater que ce sont aussi de larges pans de l’histoire du sport qui sont partagés entre la Suisse et le reste de l’Europe, dans le cadre de l’incessante réactualisation d’un internationalisme sportif, façonnant des corps (en mouvement) européens.

C. Tourre-Malen – Corps et techniques paradoxales

L’étude de la monte en amazone et de la marche en chaussures à talons hauts a mis au jour des techniques singulières : les techniques paradoxales. Ces dernières, réservées à certaines catégories de personnes (femmes presque toujours, lettrés, groupes ethniques…), se caractérisent par une inefficacité connue de la société concernée alors que, pour le même but, coexiste une technique à l’efficacité éprouvée. Ces techniques présentent en outre la particularité de posséder des fonctions latentes qui contrarient à divers degrés leurs fonctions manifestes. Monstrueuses, notamment parce que nombre d’entre elles réduisent de façon irréversible la mise en jeu du corps, les techniques paradoxales, plus encore que par leur inefficacité pratique, se signalent par une efficacité sociale qui s’appuie précisément sur leur caractère limitant : ce caractère est valorisé et accentué aux limites du possible, jusqu’à ce qu’une modification des mentalités et/ou de la structure sociale vienne parfois bouleverser leur reproduction.

G. Raveneau – Usages sociaux et culturels du corps

A partir d’observations et d’enquêtes ethnographiques dans l’espace sanitaire et social et dans celui du champ sportif, cette communication voudrait interroger ce qui s’incorpore à l’épreuve du dégoût et mettre en évidence la manière dont les personnes luttent avec le dégoût secrété par une situation et s’efforcent de le contenir. En observant concrètement ce que produit la confrontation à des corps jugés « dégoûtants », l’ethnologue découvre que loin de figer la pensée, cette confrontation permet de penser autrement et de mettre au jour ce qui reste souvent à l’état implicite dans la construction des corps et dans les relations entre les individus et les groupes. S’intéresser aux situations de dégoût, c’est alors se situer à l’interface du somatique et des dispositions sociales et culturelles, entre le lieu où le social s’impose comme nature et des données corporelles produites par un « travail » et un apprentissage. C’est questionner le corps dans ce qu’il éprouve et ce qui l’éprouve. Interroger les situations de dégoût, c’est alors lever le voile sur la « part d’ombre » qui participe à la régulation des pratiques sociales et professionnelles, dans la mise en œuvre de compétences à la fois pratiques et réflexives.

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