Les castrats sont-ils queer ? Entre expériences et représentations (17e-19e s.)

Publié le 10 octobre par Institut du genre

Avec le soutien du GIS Institut du Genre.

Organisation : Nahema Hanafi (Université d’Angers, TEMOS) et Sophie Vasset (Université Paris-Diderot, LARCA).

Comment rendre compte de l’histoire des castrats avec les outils critiques récents ? Les pratiques interdisciplinaires, l’histoire du corps et les études de genre sont autant d’approches qui permettent d’élargir les perspectives sur ces chanteurs, généralement abordés dans le domaine de la musicologie (performance et répertoire). Les recherches soulignant l’incidence du pouvoir religieux sur les sexualités et l’hétéronormativité occidentales gagneraient à les intégrer pleinement. Aussi conservatrice soit-elle aujourd’hui sur les questions relatives à la sexualité, au mariage et à la reproduction des personnes lesbiennes, gays, trans’ ou intersexes, la papauté est en effet à l’origine du développement des castrats au cœur de la Chapelle pontificale dès le 17e siècle. Or le corps de ces chanteurs, ayant subi une castration entre 8 et 10 ans susceptible de produire une voix hors du commun après une dizaine d’années de formation musicale, pourrait être qualifié de queer tant il incarne un défi aux normes de genre. Ainsi les voix de Farinelli, Caffarelli ou Senesino, ne sont plus humaines ou viriles, mais « angéliques », douées d’une puissance et d’une tonalité cristalline à même de ravir les fidèles et de les ramener à l’orthodoxie catholique par l’expérience esthétique. D’autres parties du corps sont aussi touchées par l’opération qui passe pour produire un efféminement physique (adiposité sur les hanches et la poitrine, moindre pilosité…) et moral.

Ces hommes voués à l’exaltation du divin sont dans un premier temps exclusivement des membres du clergé, de fait chastes et dispensés du travail reproductif. Alors que le phénomène se répand et se laïcise au cours du 17e siècle, les castrats se partagent entre chants religieux et profane, chapelles pontificales et opéras, entre l’Italie et les cours étrangères. Ils font l’objet d’une véritable curiosité, voire même d’une fascination chez nombre de mélomanes, dont témoignent les salles combles lors de leurs tournées dans les capitales européennes, Londres notamment. Les Lumières ne sont toutefois pas unanimes face au sort de ces hommes : si certaines personnes se pâment devant la beauté de leur chant, la plupart critiquent les abus de l’Église, mêlant contestations anticléricales, revendications d’un droit à l’intégrité physique (différenciant l’humain de l’animal) et préoccupations populationnistes. Le statut et l’identité des castrats — parfois assimilés à un « troisième sexe » — soulèvent alors de nombreuses questions philosophiques et politiques. De Sarrasine de Balzac jusqu’à la médiatisation de la mort du dernier castrat, Alessandro Moreschi, en 1922, ces chanteurs ont été mobilisés comme des figures repoussoirs de la modernité, de la puissance et de la virilité occidentales.

L’objet de cet atelier est d’interroger les modes d’intériorisation des normes religieuses, médicales, philosophiques et artistiques par les castrats, mais aussi leurs capacités d’action, de réappropriation et de subversion de ces discours dans des champs aussi variés et connexes que leur rapport au corps et la construction de soi, les sexualités, le mariage, la reproduction et la filiation ; autant de thèmes cruciaux pour saisir, jusqu’à nos jours, la construction des identités en dehors des normes de genre et de sexualité. Parmi les pistes de réflexion sur les expériences et représentations des castrats du 17e au 20e siècle (à une échelle européennes), nous souhaitons encourager les questions de politique du corps, de construction des sexes, de fluidité des normes de genre et de représentations queer dans le répertoire musical et liturgique de l’Église catholique.

Cet atelier est réalisé dans le cadre du programme de recherche « Quand l’Église catholique produisait des corps queer : fluidité de genre, stérilité et sexualités des castrats italiens à l’époque moderne » soutenu par le GIS Institut du Genre. Il sera l’occasion de travailler à la publication d’un ouvrage collectif pluridisciplinaire sur ces chanteurs. Les propositions, attendues pour le 30 novembre 2018, préciseront un titre de communication, l’angle disciplinaire et méthodologique ainsi que l’approche thématique considérée (500 à 1000 mots). Elles sont à envoyer à Nahema Hanafi et à Sophie Vasset.