AAC Féminismes religieux et spiritualités féministes

Publié le 7 mars par Heta Rundgren

Appel à contribution pour la journée d’étude du 28 novembre 2017 et pour le no 83/1 de Nouvelles Questions Féministes - Avant le 3 avril 2017.

Coordination : Irene Becci, Helene Fueger, Catherine Fussinger et Amel Mahfoud

Dénoncées comme systèmes fondamentalement oppressifs pour les femmes, les religions monothéistes ont fait l’objet de vives critiques de la part des mouvements féministes en Occident. Les traditions principalement visées par ces critiques furent d’abord celles dont la plupart des féministes occidentales étaient issues, soit le christianisme et le judaïsme (notamment en Amérique du Nord). Quant à la thématique islam-féminisme, elle se pose aujourd’hui en termes particulièrement complexes car le sujet de la place des femmes au sein de l’islam a été très tôt fortement instrumentalisé dans le contexte colonial. Si les trois monothéismes ont été critiqués pour promouvoir une organisation sociale et des valeurs discriminatoires pour les femmes au sein de la société civile, leur fonctionnement interne a également été mis en cause (difficulté voire impossibilité pour les femmes d’occuper des positions d’autorité au sein des institutions religieuses, mais aussi d’accéder aux textes et aux lieux de culte, de même qu’à certains rites). A partir de ces critiques – mais dans un contexte beaucoup plus vaste de remise en cause de la religion – s’est imposée l’idée qu’une véritable avancée du féminisme supposait de renoncer à toute forme de croyances et de pratiques religieuses ou spirituelles, considérées comme nécessairement aliénantes. Dans cette optique, la cause des femmes ne saurait avancer sans un fort recul, voire une disparition de toute religion. Aussi, pour beaucoup, le féminisme occidental apparaît avoir eu à la fois comme condition de possibilité, mais aussi comme effet, la sécularisation, c’est-à-dire une perte d’influence sociale de la religion au sein des institutions modernes ainsi qu’une baisse significative des appartenances et des pratiques religieuses.

Les rapports entre féminismes, spiritualités et religions méritent toutefois d’être également envisagés sous une autre perspective aujourd’hui et cela pour deux raisons. Premièrement, alors qu’en Occident la modernité a semblé pour un temps impliquer une disparition de la religion, sociologues et politiques reconsidèrent cette vision depuis la fin du 20ème siècle et thématisent les « reconfigurations » et/ou le « retour » des religions au sein des sociétés occidentales. Leurs analyses ne sont toutefois pas univoques. Certain-e-s insistent sur les manifestations radicales d’un tel retour dans l’espace public, sous forme de mouvements fondamentalistes notamment au sein du christianisme et de l’islam. D’autres recherches soulignent pour leur part l’individualisation du rapport à la religion, ou mettent en avant l’émergence de « nouveaux mouvements religieux », de spiritualités New Age, ou encore d’autres pratiques spirituelles – d’ailleurs intéressant bien plus de femmes que d’hommes – de diverses inspirations exotisées. Au sein du champ académique, les approches de la religion et de la spiritualité s’efforcent donc de tenir compte de la complexité de ce que le terme « religion » et son vis-à-vis « le séculier » recouvrent sur un plan sociologique. Et c’est dans ce contexte que l’historienne et spécialistes des études genre Joan Scott (2009) a récemment jugé nécessaire de questionner la relation entre sécularisation et émancipation des femmes qui n’a, selon elle, aucune linéarité historique. La seconde raison qui justifie d’aborder sous une perspective différente les rapports entre religions, spiritualités et féminismes réside dans un fait, souvent peu connu dans nos milieux francophones, à savoir la structuration d’une critique féministe « de l’intérieur », portée par des femmes revendiquant à la fois leur posture de féministes et leur engagement religieux ou spirituel. Un tel phénomène s’observe d’abord, dès les années 1960-70, en ce qui concerne le christianisme et le judaïsme, ensuite une claire dimension féministe se dessine au sein de différents nouveaux mouvements religieux (Wicca, culte de la grande déesse, etc.), et postérieurement émergent et se diffusent aussi certains féminismes musulmans.

Les cibles de ces féminismes religieux sont diverses et leurs revendications peuvent emprunter la voie d’un prudent réformisme comme celle d’une confrontation radicale (une appréciation qui se doit d’être toujours contextualisée en fonction du cadre religieux, certains étant plus contraignants que d’autres). Ainsi sur le plan du « travail » au sein des institutions religieuses, une meilleure reconnaissance des fonctions et des activités majoritairement occupées par des femmes a été demandée par certaines tandis que d’autres revendiquaient d’emblée l’accès pour les femmes aux fonctions centrales dans l’exercice de leur religion dont elles étaient, voire dont elles sont toujours, exclues (plus récemment la question s’est aussi posée pour les homosexuel-le-s). Au niveau des textes et de la conception même du divin et du sacré, le spectre est tout aussi large. Il a pu s’agir de mettre en lumière les femmes jusqu’alors invisibilisées dans les livres sacrés et la tradition, de dégager les textes fondamentaux de leur interprétation patriarcale et homophobe mais aussi de promouvoir une conception et une parole du divin au féminin (par exemple « la Dieue » de certaines chrétiennes féministes). En fonction de leurs stratégies et de leurs intérêts, ces féministes ayant un engagement religieux ont donc proposé des pratiques et des rituels alternatifs mais elles ont aussi créé des associations ou des revues académiques. A travers leurs actions, ces féministes se sont parfois investies dans les sections les plus libérales des institutions existantes, parfois elles ont travaillé à leurs marges ou ont rompu avec leur structure officielle tout en continuant de se revendiquer d’une tradition donnée. Le désir de s’allier avec d’autres a aussi pu les conduire à s’impliquer dans l’oecuménisme ou l’interreligieux. D’autres encore ont développé un engagement dans de nouvelles formes de spiritualité, ressenties comme moins figées et mieux à même de se concilier avec leur féminisme.

Vivant avec leur siècle, ces féministes ayant un engagement religieux ou spirituel ont aussi été amenées à se positionner par rapport aux enjeux féministes de la société civile (divorce, avortement, sexualité, homosexualité, etc.) et souvent à se distancer des positions officielles de leurs autorités religieuses. En outre, dans le contexte actuel, le regard que ces féministes portent sur les positions et les stratégies des ailes fondamentalistes de leur tradition a bien évidemment tout son intérêt. Enfin, lorsqu’on examine leur engagement féministe, se pose aussi la question de la nature des arguments qui sous-tendent leurs critiques et leurs revendications. Compte tenu de la prégnance d’un système basé sur une « complémentarité » hommes-femmes fortement hiérarchisée au sein des différentes traditions religieuses, on peut notamment se demander quelle place occupent chez ces féministes les conceptions différencialistes reposant sur la mise en avant d’une différence essentielle entre le masculin et le féminin accompagnée d’une forte revalorisation de ce dernier. Est-ce là le courant dominant ou d’autres postures féministes ont-elles aussi été privilégiées en certains cas ?

En lançant un appel à contributions scientifiques consacrées aux « féminismes religieux et aux spiritualités féministes », NQF souhaite recevoir des propositions analysant les formes et les enjeux d’un engagement féministe au sein des trois monothéismes (judaïsme, christianisme, islam) ainsi qu’au sein des nouveaux mouvements religieux. Compte tenu du public de NQF, il est nécessaire que ces contributions contextualisent les enjeux propres à la tradition religieuse/spirituelle concernée tout en analysant les enjeux féministes, non seulement tels qu’ils s’élaborent à l’interne mais également en regard des positions féministes développées en dehors d’un cadre religieux ou spirituel. A ce titre, il nous paraît important de mettre en perspective la diversité géographique de ces féminismes ayant un enracinement religieux/spirituel. En effet, les rapports entre féminisme et protestantisme ou entre féminisme et judaïsme ne se déclinent, par exemple, pas de la même manière en Europe et aux Etats-Unis, une réalité qui doit sans doute autant à la forme prise par les mobilisations féministes qu’à la diversité des orientations religieuses dans ces deux aires sociogéographiques (aux USA p.ex. les églises protestantes conservatrices sont plus nombreuses et le judaïsme libéral beaucoup plus présent qu’en Europe). Il y aussi une géographie des nouveaux mouvements religieux féministes (ainsi, les orientations ou inspirations politiques de certains mouvements néo-païens, tantôt réactionnaires, tantôt progressistes, peuvent s’opposer entre les USA et l’Europe ou les villes et la campagne). Cela signifie donc aussi qu’il y a circulation et acclimatation des féminismes religieux et des spiritualités féministes, comme le montre notamment le cas des féminismes musulmans. Dans ce contexte, des analyses qui adopteraient une perspective comparative soit entre aires géographiques, soit entre traditions religieuses, nous semblent susceptibles d’apporter des éclairages stimulants.

NQF organise une journée d’études sur le thème « Féminismes religieux et spiritualités féministes » qui se déroulera à l’Université de Lausanne le 28 novembre 2017 et qui se prolongera par la parution, début 2019, du numéro 38/1 de NQF consacré à cette même thématique. Le présent appel vaut donc à la fois pour la journée d’études et pour le numéro 38/1 de NQF. Nous encourageons fortement les communications avec proposition d’un article, toutefois il est également possible de proposer uniquement une communication ou un article.

Les langues de la journée d’études sont le français et l’anglais. Les articles du numéro 38/1 de NQF seront publiés en français. Il est toutefois possible d’assurer le processus d’évaluation et de corrections des articles pour des textes qui seraient rédigés en anglais, en allemand voire en italien. En ce cas toutefois, la traduction et le financement de celle-ci devront être assumés par l’auteur-e de l’article.

Merci d’envoyer vos propositions de communication et/ou d’article (1-2 pages) par courriel à Amel Mahfoud (amel.mahfoudh@hevs.ch) en fichier word d’ici au 3 avril 2017. L’évaluation des propositions se fera courant avril et une réponse sera donnée début mai 2017.

L’acceptation d’une proposition de communication et/ou d’article ne signifie pas que l’article sera accepté au final. En effet, chaque texte est confié pour évaluation à deux relectrices ou relecteurs. Sur cette base, il peut être « accepté tel quel », « accepté à condition de modifications » ou « refusé ».