AAC « Corps en colère dans les Révoltes arabes » Journal L’homme et la Société

Publié le 7 mars par Heta Rundgren

Les images des révoltes dites arabes qui ont circulé, à partie de 2011, dans les médias et sur les réseaux sociaux ont souvent placé des femmes, jeunes, actives, en position de leaders ou d’égéries. Ces dernières, abondamment mises en scène, n’étaient pas sans évoquer, par leurs corps, leurs attitudes, des « Libertés guidant le peuple ». Cette référence, plus ou moins consciente à des figures féminines allégoriques, fait écho aux comparaisons maintes fois effectuées entre révolte tunisienne et Révolution française tout en épuisant le sens de la participation des femmes à cette révolte et à ses différentes manifestations. D’autres images ont montré le rôle des « martyrs » : la révolution tunisienne est, là encore, présente avec le sacrifice de « Bouazizi, martyr de la liberté et de la dignité ». Mohammad Bouazizi témoigne (martyr, en grec signifie témoin) du désir de liberté bridé par le manque de reconnaissance, désir de liberté manifesté dans son affrontement avec les autorités et dans l’acte qui a suivi. Ce marchand tunisien n’a pas été le seul à s’être brûlé vif mais son acte déclencheur accède au statut d’exemplarité, effaçant tous les autres. Il faut entendre « déclencheur » au sens que lui donne Fethi Benslama (2011), un acte qui « ressortit au surgissement d’une nouvelle perception…qui renverse massivement la soumission en insoumission flagrante et généralisée… ». Une énergie transformatrice, une sortie hors de soi, ont participé des événements qui ont suivi l’immolation. Dans l’immolation, il s’agit bien d’un acte politique où la mise en spectacle sur la place publique du corps proteste contre le dénuement.

À côté ou en vis-à-vis de ce sacrifice-témoignage de Bouazizi, on a vu surgir d’autres actes de rébellion contre le dénuement. Ainsi au Maroc, Zakia Salime (2014) a décrit plusieurs cas d’immolations de femmes « ordinaires », dont le retentissement médiatique les a élevées au rang de porte-paroles d’une contestation de la domination patriarcale quand d’autres cas sont restés à l’état de non événements, faute d’être relayés par les formes institutionnelles de lutte. On a vu aussi des actes où le fait même de se dénuder figurait la rébellion - comme les images des Femen postées sur facebook et qui peuvent être interprétées - au-delà de leur signification de protestation - comme un contre-point à l’embrigadement du corps féminin. La Femen tunisienne, Amina, met en scène un corps utopique (« mon corps n’est l’honneur de personne ») qui s’évade des contraintes sociales en se désaffiliant des relations à la famille et aux hommes qui contrôlent les règles de l’honneur - en faisant porter le déshonneur aux femmes. Le corps exposé sur les réseaux sociaux ou dans l’espace public n’appartient plus à cet espace bordé par les codes. « …le masque, le tatouage, le fard sont des opérations par lesquelles le corps est arraché à son espace propre et projeté dans un autre espace » (Foucault,1966). Le corps utopique manifeste aussi l’opposition à la dépossession du corps dans les viols collectifs ou le harcèlement des forces de police, toutes formes de violence présentes dans les révoltes. Toutes ces figures singulières accompagnent sans nécessairement les contredire les manifestations collectives où les corps font masse contre les forces d’oppression. Mais la question se pose de savoir à quelles conditions les résistances, manifestées par le sacrifice, la performance restent à l’état de micro-rébellion ou témoignent contre la domination et s’affirment donc comme pratiques collectives.

Ce numéro de revue retiendra plusieurs axes de réflexion en s’ouvrant à l’interdisciplinarité. Six années après le déclenchement des révoltes arabes, nous aimerions revenir sur la manière dont les espaces de la Révolte (places, rues) et leur mise en images (films, réseaux sociaux, graffitis urbains) ont été investis par les corps des acteurs et actrices. Tour à tour corps performant, étendard, ultime lieu de résistance et de micro-rébellion (Salime 2014), nous essaierons d’en retracer l’histoire et ce, à partir des différents théâtres des révoltes. En collectant différentes archives qui mettent en scène les corps, il s’agira de comprendre comment la mémoire des révoltes s’est construite et comment cette dernière a établi une hiérarchie des corps reconnus comme légitimes et emblématiques. Si ce numéro souhaite accorder une part importante aux corps des femmes, il souhaite également s’intéresser à l’histoire des corps masculins et à la construction des masculinités performatives. Dans un livre récent, Hamit Bozarslan (2015) souligne combien l’immolation de Mohammad Bouazizi est un phénomène nouveau dans le langage politique du Moyen-Orient. Le corps masculin immolé se caractérise alors par son impuissance et son innocence qui deviennent alors des « ressources de dignité dans la mort ». Ces immolations de corps d’hommes inaugurent-elles alors un nouveau répertoire militant en rupture avec l’image des martyrs sur-masculinisés de l’islamisme radical (Bozarslan 2015) ?

Les propositions (une page maximum) sont à remettre au plus tard le 28 mars 2017 à valerie.pouzol@univ-paris8.fr et annie.benveniste@univ-paris8.fr.

Date de remise des articles : 30 mai 2017. Publication : début 2018.

Bozarslan Hamit, Révolution et état de violence. Moyen-Orient 2011-2015, Paris, CNRS éditions, 2015.
Benslama Fethi, 2011, Soudain la révolution ! Géopsychanalyse d’un soulèvement, Cerès éditions, Tunisie.
Foucault Michel, 1966, Le corps utopique, conférence prononcée le 7 décembre 1966 sur France Culture. http://sinequanonart.com/eng/wp-content/uploads/2015/05/Michel-Foucault-Le-corps-utopique.pdf
Salime Zakia, 2014 : “New Feminism as Personal Revolutions : Micro- Rebellious Bodies.” Signs : The Journal of Women in Culture and Society 40, no. 1 (2014) : 14–20
Salime Zakia, 2015 : « Arab Revolutions, Legible, Illegible Bodies » ,Comparative Studies of South Asia, Africa and the Middle East, Vol. 35, No. 3, Duke University Press