AAC : Sociologies de la race et du racisme

Publié le 13 novembre par Heta Rundgren

Pour un dossier que la revue Sociologie et sociétés, remise des propositions d’article pour le 20 décembre 2018.

Coordinateurs :
Stéphanie Garneau (U. d’Ottawa, École de service social) : sgarneau[at]uottawa.ca
Grégory Giraudo-Baujeu (U. Lyon 2, Triangle-ENS Lyon) : gregory.giraudobaujeu[at]gmail.com

Si la sociologie française s’est penchée sur la question du racisme dans les années 1960 et 1970 (Guillaumin, 1972 ; 1977), un creux s’observe dans les décennies suivantes, au profit d’autres disciplines comme les sciences politiques, la philosophie ou l’histoire (Balibar, Walerstein, 1988 ; Taguieff, 1987). Il faudra attendre le début des années 1990 pour voir émerger, sous l’impulsion de Michel Wieviorka (1991), une sociologie du racisme qui pavera la route à d’autres recherches, lesquelles apparaissent aujourd’hui comme des références sur la question (Bataille, 1997 ; De Rudder, Poiret, Vourc’h, 2000).

Pourtant, force est de constater une frilosité, dans la sociologie française et plus largement francophone, à placer au cœur de l’analyse la question de la race et du racisme (Poutignat et Streiff-Fénart, 1995 ; Simon, 2008 ; Safi, 2013). Outre les ouvrages français déjà cités, on trouve certes quelques autres exceptions en Belgique (Rea, 1998) ou au Canada (Sociologie et Sociétés, 1992 ; McAndrew et Potvin, 1996 ; Renaud et al., 2004 ; Labelle, 2011), par exemple, mais le gouffre avec la sociologie de langue anglaise est incommensurable, où l’on dénombre même des revues dédiées à la question. On hésite certes de moins en moins à penser en termes d’ethnicité, mais étudier les groupes ethniques ou les « minorités » ne conduit pas systématiquement à l’appréhension du racisme, loin s’en faut, lequel nécessite de s’attarder de façon critique aux structures, aux relations de pouvoir et aux rapports de domination.

Une réflexion sur la race et le racisme est sans doute d’autant plus importante à entreprendre aujourd’hui que la prégnance actuelle du discours sur la diversité dans l’espace public (Simon, 2007 ; Potvin, 2008 ; Soum et Geisser, 2009 ; Giraudo-Baujeu, 2016 ; Eid et Labelle, 2013) tend à célébrer la pluralité ethnique (souvent la « bonne diversité », voir Doytcheva, 2015), au détriment des phénomènes de racisme et de discrimination raciale. Qui plus est, si on assiste sans conteste, avec la « découverte » relativement tardive de l’intersectionnalité dans la sociologie francophone [1], à des appels de plus en plus fréquents à articuler les rapports sociaux de classe et de sexe avec ceux de la race, ce n’est pas sans parfois, in fine, subsumer la race et le racisme sous les rapports sociaux de production (classe, capitalisme) (Beaud et Piaoux, 2006) ou de sexe (Bilge, 2013, 2015).

Ce numéro de Sociologie et Société souhaite donc accorder sa pleine légitimité sociologique à l’objet « race et racisme », y compris pour discuter des problèmes de différents ordres que peut soulever son étude. À distance des débats idéologiques polarisants et de la bienpensance, l’objectif est de connaître et comprendre le phénomène dans ses manifestations plurielles et changeantes, et d’ainsi approfondir les outils conceptuels et les stratégies épistémologiques et méthodologiques utiles à son appréhension. Le dossier donnera donc la priorité aux propositions basées sur des travaux empiriques et privilégiera une diversité de contextes sociétaux pour mieux mettre en relief la pluralité éventuelle des phénomènes de racisme. Sans que les axes suivants ne soient arrêtés, trois orientations sont privilégiées :

Les dynamiques contextualisées du racisme
Ce premier axe vise à mettre en exergue les modes différenciés de production et d’expression du racisme selon les contextes. Si la discrimination raciale est l’expression du racisme dans les rapports sociaux (De Rudder, Poiret, Vourc’h 2000 ; De Rudder et Vourc’h, 2006 ; Eberhard, 2010 ; Terrains et Travaux, 2016), et si le racisme est « un système d’inégalités structurelles et un processus historique [notre traduction] » (Essed, 2001 : 181) lié à l’esclavagisme et au colonialisme (Césaire, 2004 ; Fanon, 2015 ; Memmi, 1957 ; 1982), s’expriment-ils de la même manière dans tous les contextes et à toutes les époques ? Investir l’en-deçà des structures sociales, en s’éloignant d’un regard surplombant et en adoptant davantage les échelles micro- et méso- sociologiques d’investigation, peut aider à identifier les interactions, intérêts, politiques, institutions, toujours situés et possiblement variables, qui contribuent au maintien des inégalités raciales.

L’expérience du racisme
Le second axe a pour objectif d’emprunter les sentiers investis par quelques-uns au cours des dernières années (Sociétés contemporaines, 2008 ; Poiret, 2010 ; Agora Débats/Jeunesses, 2011 ; Dubet et al., 2013) et qui consistent à accorder une attention sérieuse à la voix, aux pratiques et au ressenti des acteurs racisés. Des travaux pointent ainsi des formes plus ordinaires de racisme : des « pratiques routinières ou familières » (Essed, 2001), du « nanoracisme » (Mbembé, 2015, 2016), du « racisme flottant » (Giraudo, 2007 ; Giraudo-Baujeu, 2014), en somme des formes plus floues mais qui « font système » (Garneau, à paraître) dans la vie de ceux qui les subissent. Comment vit-on l’expérience raciste ? Peut-on identifier des intensités variables au racisme ? La violence de l’expérience est-elle dépendante des formes d’expression de l’acte (flagrant, répété…) ? du contexte (travail, école…) ? des propriétés sociales de l’agresseur ? Et face à l’expérience raciste, quelles sont les réactions (faire avec, faire face) et stratégies (individuelles, collectives) des acteurs ?

Enquêter sur le racisme
Le troisième axe a pour visée d’opérer un retour réflexif et critique sur les conditions et modalités de production d’une sociologie des races et du racisme. Plusieurs défis peuvent être évoqués à titre d’exemple : défiance à l’égard d’une terminologie (race, Noir, Blanc, Arabe…) disqualifiée scientifiquement ou prétendue reconduire les essentialismes (Revue française de sociologie, 2008) ; crainte de voir proliférer des formes de racisme (antihomosexuels, anti-juifs, anti-Roms, anti-migrants…) qui le videraient de son sens premier (Taguieff, 2008), ce dont témoigne sans doute les difficultés à reconnaître l’islamophobie comme racisme (Amiraux, 2005 ; Sociologie, 2014) ; défi d’appréhender un phénomène indicible, tant pour les acteurs en position de domination et de privilège (incluant les sociologues) que pour les victimes (Eckert et Primon, 2011) ; ouverture/méfiance liées à des enjeux de visibilité (Aït Ben Lmadani et Moujoud, 2012) et de réceptivité des « résultats » dans l’espace politique et académique. Ici, il est attendu que les auteurs rendent compte de leurs stratégies de recherche, partagent leurs ficelles (Beckert, 2002), de manière à offrir un travail de réflexion sur leur démarche et ses effets de connaissance.

Calendrier
Les intentions de contributions, comportant un titre, un résumé et une courte biographie (3,000 signes max., espace compris, soit approximativement 500 mots) doivent être adressées aux coordinateurs (sgarneau@uottawa.ca et gregory.giraudobaujeu@gmail.com) avant le 20 décembre 2017. Les auteurs des propositions retenues seront avisés avant le 15 janvier 2018.

Les articles finaux (70,000 signes max., espaces et bibliographie compris, soit approximativement 11,000 mots) devront être remis au plus tard le 15 mai 2018. Conformément aux pratiques de la revue, l’acceptation de l’article final dépendra des conclusions de la procédure d’évaluation par les pairs.

Bibliographie indicative
Agora Débats/Jeunesses (2011), « L’expérience de la discrimination : les jeunes et l’accès à l’emploi » (Eckert, H. et J.-L. Primon, eds), n° 57.
Revue française de sociologie (2008), « L’usage des catégories ethniques en sociologie » (Felouzis, G., eds), 49, n° 1.
Sociétés contemporaines (2008), « Ethnicisations ordinaires, voix minoritaires » (Jounin, N., E. Palomares et A. Rabaud, eds), n° 70.
Sociologie (2014), « Sociologie de l’islamophobie » (Hajjat, A. et M. Mohammed, eds.), 5, n° 1.
Sociologie et Sociétés (1992), « Racisme, ethnicité, nation », (McAll, C., V. Piché et A.-M. Fortier, eds), 24, n° 2.
AIT BEN LMADANI, F. et N. MOUJOUD (2012), « Peut-on faire de l’intersectionnalité sans les ex-colonisés ? », Mouvements, n° 4 (72), p. 11-21.
AMIRAUX, V. (2005), « Existe-t-il une discrimination religieuse des musulmans en
France », Maghreb-Machrek, 183, n° 2, p. 67-81.
BALIBAR, E. et I. WALLERSTEIN (1988), Race, Nation, Classe, les identités ambiguës, Paris, La Découverte.
BATAILLE, P. (1997), Le racisme au travail, Paris, Seuil.
BEAUD, S. et M. PIALOUX (2006), « Racisme ouvrier ou mépris de classe ? Retour sur une enquête de terrain », in FASSIN, D. et E. FASSIN (dir.), De la question sociale à la question raciale ? Repenser la société française, Paris, La Découverte.
BECKER, H.S. (2002), Les ficelles du métier. Comment conduire sa recherche en sciences sociales, Paris, La Découverte.
BILGE, S. (2013), « Intersectionality Undone : Saving Intersectionality from Feminist Intersectionality Studies », Du Bois Review : Social Science Research on Race, 10, n° p. 405-424.
BILGE, S. (2015), « Le blanchiment de l’intersectionnalité », Recherches féministes, n° 28(2), p. 9-32.
CÉSAIRE, A. (1955[2004]), Discours sur le colonialisme, Paris, Présence Africaine.
DE RUDDER, V. et F. VOURC’H (2006), « Les discriminations racistes dans le monde du travail », in FASSIN, D. et E. FASSIN (dir.), De la question sociale à la question raciale ? Repenser la société française, Paris, La Découverte.
DE RUDDER, V., C. POIRET et F. VOURC’H (2000), L’inégalité raciste. L’universalité
républicaine à l’épreuve, Paris, PUF.
DOYTCHEVA, M. (2015), Politiques de la diversité. Sociologie des discriminations et des politiques antidiscriminatoires au travail, Bruxelles, Ed. PIE Peter Lang.
DUBET, F., O. COUSIN, E. MACE et S. RUI (2013), Pourquoi moi ? L’expérience des
discriminations, Paris, Seuil.
EBERHARD M. (2010), « De l’expérience du racisme à sa reconnaissance comme discrimination », Sociologie, 4, n° 1, 479-495.
ECKERT, H. et J.L. PRIMON (2011), « Introduction. Enquêter sur le vécu des discriminations », Agora Débats/Jeunesses, N° 57, p. 54-61.
EID, P. et M. LABELLE (2013), « Vers une politique québécoise antiraciste ? », Relations, n° 763.
ESSED, P. (2001), « Everyday Racism : a New Approach to the Study of Racism », in ESSED, P. et D.T. GOLDBERG (dir.), Race Critical Theories, New York, Blackwell Publishers, p. 176-194.
FANON, F. (1952[2015]), Peau noire, masques blancs, Paris, Éditions du Seuil.
GARNEAU, S. (à paraître), « Le voile, l’alcool et l’accent. La « diversité » à l’épreuve du racisme vécu », Diversité urbaine, sous presse.
GIRAUDO, G. (2007), « Discriminations silencieuse, racisme flottant et gestion de l’indicible dans le travail intérimaire », Hommes et Migrations, n° 1266, p. 142-151.
GIRAUDO-BAUJEU, G. (2014), Travail et racisme. Carrières d’intérimaires d’origine maghrébine et africaine et épreuves de la discrimination, Thèse de sociologie, Université Lumière Lyon 2.
GIRAUDO-BAUJEU, G. (2016), « Lutter contre les discriminations ou promouvoir la
diversité ? », Les cahiers de la LCD, n° 1, p. 102-123.
GUILLAUMIN, C. (1972), L’idéologie raciste, Paris, Ed. Mouton & Co.
GUILLAUMIN, C. (1977), « Race et nature : système des marques, idée de groupe naturel et rapports sociaux », Pluriel-Débat, n° 11, p. 39-55.
LABELLE, M. (2011), Racisme et antiracisme. Discours et déclinaisons, Québec, Presses de l’Université du Québec.
LEPINARD, E. (2005), « Malaise dans le concept. Différence, identité et théorie féministe », Cahiers du genre, 2 (39), p. 107-135.
MBEMBE, A. (2015), « Nanoracisme et puissance du vide », in BANCEL, N., P. BLANCHARD et A. BOUBEKER (dir.), Le grand repli, Paris, La Découverte, p. 5-11.
MBEMBE, A. (2016), Politiques de l’inimitié, Paris, La Découverte.
McANDREW, M. et M. POTVIN (1996), Le racisme au Québec : éléments d’un diagnostic, Québec, Editeur officiel du Québec.
MEMMI, A. (1957), Portrait du colonisé. Portrait du colonisateur, Paris, Ed. Corréa.
MEMMI, A. (1982), Le racisme, Paris, Gallimard.
POIRET, C. (2010), « Pour une approche processuelle des discriminations : entendre la parole minoritaire », Regards sociologiques, n° 39, p. 5-20.
POTVIN, M. (2008), « Racisme et discours public commun au Québec », in GERVAIS, S., D. KARMIS et D. LAMOUREUX (dir.), De tissé serré à métissé serré ? La culture publique commune en débats, Québec, Presses de l’Université Laval, p. 227-248.
POUTIGNAT, P. et J. STREIFF-FENART (1995), Théories de l’ethnicité, Paris, PUF.
REA, A. (dir.) (1998), Immigration et racisme en Europe, Bruxelles, Ed. Complexe.
RENAUD, J., A. GERMAIN et X. LELOUP (dir.) (2004), Racisme et discrimination. Permanence et résurgence d’un phénomène inavouable, Québec, Presses de l’Université Laval.
SAFI, M. (2013), Les inégalités ethno-raciales, Paris, La Découverte.
SIMON, P. (2007), « Comment la lutte contre les discriminations est passée à droite », Mouvements, n° 4 (52), p. 153-163.
SIMON, P. (2008), « Les statistiques, les sciences sociales françaises et les rapports sociaux ethniques et de « race » », Revue française de sociologie, 49, n° 1, p. 153-162.
SOUM, E. et V. GEISSER (2009), « La diversité made in France : une avancée démocratique en trompe-l’oeil, Revue internationale et stratégique, vol. 1, n° 73, p. 103-108.
TAGUIEFF, P.A. (1987), La force du préjugé. Essai sur le racisme et ses doubles, Paris, Gallimard.
TAGUIEFF, P.A. (2008), « Racisme, racialisme, ethnocentrisme, xénophobie, antisémitisme et néoracisme : réflexions sur des termes problématiques », in CNCDH, La lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie. Année 2007, Paris, La Découverte, p. 241-275.
WIEVIORKA, M. (1991), L’espace du racisme, Paris, Seuil.

CALENDRIER

Remise des propositions d’article pour le 20 décembre 2018
Réponse aux auteur.e.s le 15 janvier 2017
Remise des articles définitifs (70,000 signes, approximativement 11,000 mots) pour le 15 mai 2018.

Les propositions sont à envoyer aux coordinateurs du numéro :

Stéphanie Garneau (U. Ottawa) : sgarneau[at]uottawa.ca
Grégory Giraudo-Baujeu (U. Lyon 2) : gregory.giraudobaujeu[at]gmail.com

[1Contrairement à ce qui est souvent avancé, Guillaumin procédait à l’analogie entre le sexisme et le racisme plus qu’à leur articulation (Lépinard, 2005)