AAC : « Féminismes et artivisme dans les Amériques (XX-XXI Siècles) »

Publié le 7 mars par Heta Rundgren

Propositions avant le 15 mars 2017 - Colloque à l’Université de Rouen Normandie, 27 et 28 septembre 2017

Le mouvement des femmes est pluriel et ancien. Or, la diversité et la pluralité des voix et des modes d’action au féminin, dans le temps et dans l’espace, ont souvent été occultés. Comme dans d’autres domaines de pensée et d’action, les théories et les manifestations occidentalo-centrées ont été les plus visibilisées. Ces dernières se sont vite imposées comme universelles. Les théoriciennes reconnues ou de la périodisation du féminisme en « vagues » ne concernent qu’un groupe de femmes, plutôt blanches et de classes moyennes et supérieures. Toutefois, d’autres formes d’expression et d’action se sont développées de manière tout aussi ancienne. Ainsi, le féminisme africain-américain remonte au XIXe siècle et s’inscrit dans le mouvement plus large en faveur de l’abolition de l’esclavage[1]. Dans l’Amérique dite ibérique[2], l’organisation politique des femmes noires est plus tardive mais des travaux récents soulignent l’agency des esclaves et l’insoumission au féminin[3]. Quant aux femmes indiennes, leur participation politique au sein des communautés est importante depuis l’époque coloniale comme l’atteste l’action centrale de Gregoria Apaza, Bartolina Sisa et Micaela Bastidas dans la révolution de Túpac Amaru II (1780-1782)[4].

Les formes d’organisation des femmes racisées doivent néanmoins être appréhendées en tenant compte du contexte historique et social dans lequel elles se déploient. Les systèmes d’exploitation coloniale (plantocratie, esclavagisme, latifundisme) ont conditionné les modalités d’association américaines. Le contrôle et la répression exercés tout particulièrement sur le corps des femmes noires et indiennes ont longtemps limité les possibilités de réunion et d’engagement politique. Survivre en dépit des oppressions a été le travail à plein temps d’un grand nombre de femmes. Les luttes n’ont pas été absentes pour autant. Celles-ci ont cependant été plutôt autonomes, multiples et variables dans le temps et dans l’espace. Elles n’ont pas donné lieu à la création de mouvements globaux. Cette histoire particulière explique également l’apparent « retard » dans l’intégration de leurs actions dans l’histoireE[5]. C’est la raison pour laquelle il faut réévaluer la place et la contribution de ces mouvements dans le champ académique. C’est ce à quoi veut contribuer ce colloque.

La dispersion et la multiplicité des formes d’action ont participé à l’invisibilisation de l’apport théorique des femmes américaines racisées. Or, celui-ci est riche et vigoureux. C’est le cas par exemple de la pensée du mouvement des féministes africaines états-uniennes, connu sous le nom de Black feminism. Ce courant a constitué une véritable révolution théorique en introduisant de nouveaux questionnements concernant l’identité su sujet féminin (le « Nous, les femmes ») et en proposant de nouveaux concepts pour la compréhension des formes de domination, comme celui d’intersectionnalité (forgé par la juriste Kimberlé Crenshaw). A partir de ce corpus théorique ainsi que de l’histoire et l’expérience propres des femmes racisées, des féministes de l’aire « ibéro-américaine » ont développé une pensée critique tout aussi riche qui s’inscrit généralement sous l’appellation de féminisme décolonial[6]. Des féministes comme Ochy Curiel, Lélia Gonzalez ou Yuderkys Espinosa proposent une pensée féministe antiraciste qui puise ses racines dans l’histoire indienne et afro-américaine. Toutes ces féministes, de par leur expérience, questionnent également les rapports sociaux de sexe et conceptualisent la notion de lesbianisme politique[7].

La spécificité des féminismes contre-hégémoniques tient également à une articulation particulière entre théorie et praxis. Ainsi, des voix d’artivistes féministes s’élèvent, de plus en plus nombreuses, d’un bout à l’autre du continent, pour exprimer leurs revendications à travers le hip hop ou les arts visuels notamment – les collectifs « Somos guerreras » ou « Batallones femeninos » en sont un exemple. Les formes d’action et de militance s’inscrivent dans une lutte globale qui ne se contente pas, comme nombre de collectifs féministes blancs et bourgeois, de questionner seulement le patriarcat. Ces féminismes prônent une lutte sur tous les fronts, « contre le monde entier » comme le résume Michele Wallace en 1975[8]. Les féministes d’Abya Yala telles qu’Ochy Curiel ou Yuderkys Espinosa considèrent aussi qu’il faut lutter à la fois contre le patriarcat, le racisme et la colonialité du pouvoir mais selon des modalités propres, puisées dans l’histoire indienne et afro-américaine. Tant dans les problématiques posées que dans les modes d’action privilégiés, le corps joue une place fondamentale. Le corps comme lieu de colonisation est aussi celui qui est réinvesti et réapproprié à travers l’art et la performance.

Envisagé dans une perspective comparative entre les différentes Amériques, ce colloque voudrait approfondir la connaissance de ces mouvements en France. En s’attachant à la pluralité et à la force de leur action, la réflexion portera sur les caractères spécifiques et leur contribution à la lutte contre les oppressions de classe, de race, de genre et de sexualité.

Les communications pourront s’inscrire dans les questionnements et axes de réflexion suivants :

Axe 1 : Afro-féminismes. Les féministes africaines états-uniennes ont été les premières à questionner le féminisme hégémonique à partir de la restitution de leur propre expérience. Elles ont contribué à enrichir la théorie critique marxiste et du féminisme matérialiste en intégrant les catégories de race et de sexe. Dans l’Amérique ibérique, les mouvements de femmes noires sont d’organisation plus récente et ils ne revendiquent pas autant la filiation africaine – d’où l’appellation d’afro-féminismes – que l’articulation avec les autres mouvements de femmes latino-américaines, notamment indiennes. Au Brésil, Lélia Gonzalez avance ainsi le concept d’« Améfrique ladine » qui met en relief ces liens. Dans l’aire hispanique, des mouvements forts se dessinent aussi, de Cuba au Pérou.

Axe 2 : La pensée féministe « frontalière ». Dans ce contexte de pluralité du mouvement des femmes américaines, il est important d’évoquer les échanges, les circulations des expériences, des savoirs et des pratiques dans tout l’espace américain. Ces interactions seront vues davantage sous l’angle de l’action que de la simple réception des connaissances. Un exemple est celui des féministes chicanas qui se trouvent à la jonction de différents cultures, références et pratiques et qui s’affirment comme « frontalières » et/ou métisses du point de vue politique.
Axe 3 : Féminisme décolonial. Ce mouvement s’est organisé depuis le début du XXIe siècle mais il revendique une matrice ancienne. Il vient compléter les travaux masculins des penseurs décoloniaux en intégrant des problématiques de genre et de sexualité dans cette théorie. Il assume un point de vue non eurocentré et met en avant la pensée produite depuis « les marges par des féministes, des femmes, des lesbiennes et des personnes racialisées » (Y. Espinosa).

Axe 4 : L’activisme indien. La place des femmes dans les communautés amérindiennes ne s’est jamais limitée à l’espace privé. Cependant, depuis la Conquête, elles ont été assujetties dans le cadre du système colonial et patriarcal. Depuis le dernier tiers du XXe siècle, elles se mobilisent politiquement et mènent des actions au sein des groupements indiens comme au Chiapas, au Guatemala, en Equateur ou en Bolivie. Ces mouvements revendiquent leur identité de « peuples originaires » avec des droits qui les sortent de leur condition de citoyen.ne.s de seconde zone. Mais il s’agit aussi d’un combat contre l’imposition du capitalisme et des politiques néolibérales dans leur territoire comme le montrent les récents exemples de Berta Cáceres (lenca), Máxima Acuña (quechua) ou LaDonna Brave Bull Allard (sioux).

Axe 5 : Corps, art et action. Les activistes des Amériques ont plusieurs casquettes et l’art est souvent mobilisé comme stratégie de lutte. La voix et son incarnation dans la littérature et la chanson sont des formes mises au service de la contestation. L’exemple des écrivaines nord-américaines Audre Lorde, Gloria Anzaldúa ou Cherríe Moraga est à cet égard emblématique. La musique est aussi un autre espace d’expression et d’action comme dans le cas d’Ochy Curiel qui en plus d’être théoricienne et activiste, est auteure-compositrice. D’autres s’investissent dans la performance artistique, les arts urbains et/ou mobilisent le matériel audiovisuel au service de la lutte comme dans le cas de la défense des droits des communautés indiennes mésoaméricaines et andines.

Axe 6 : Féminismes et action directe. Dans les Amériques, nombre de femmes ayant appartenu à l’activisme indien et à l’afro-féminisme ont également participé aux mouvements révolutionnaires et armés qui ont accompagné leurs luttes anticapitalistes. Tel est le cas, par exemple, des femmes du Black Panther Party aux Etats-Unis, du mouvement zapatiste au Mexique, des Forces Armées Révolutionnaires (FARC) en Colombie, de Sentier Lumineux (SL) y du Mouvement Révolutionnaire Túpac Amaru (MRTA) au Pérou ou du Front Sandiniste de Libération Nationale (FSLN) au Nicaragua.

Bibliographie indicative

 Anzaldúa Gloria, Borderlands. La Frontera. The New Mestiza, San Francisco : Spinsters, Aunt Lute, 1987.
 Bacchetta Paola, Falquet Jules, Théories féministes et queers décoloniales : interventions chicanas et latinas états-uniennes, Les Cahiers du CEDREF, Paris, 2011.
 Bairros Luiza, « Nossos Feminismos Revisitados », Revista de Estudos Feministas, año 3, segundo semestre, 1995, p. 458-463.
 Cacheux Pulido Elena Margarita, « Feminismo chicano : raíces, pensamiento político e identidad de las mujeres », Reencuentro, n° 37, agosto 2003, p. 43-53.
 Curiel Ochy, « La crítica postcolonial desde el feminismo antiracista », Nómadas, n° 26, avril 2007, p. 92-101.
 Curiel Ochy, Falquet Jules, Masson Sabine, dossier « Féminismes dissidents en Amérique latine et aux Caraïbes », Nouvelles Questions Féministes, 2005/2 (Vol.24).
 Davis Angela, Blues Legacies and Black Feminism : Gertrude Ma Rainey, Bessie Smith, and Billie Holiday, Vintage, 1999.
 Espinosa-Miñoso Yuderkys, « Una crítica descolonial a la epistemología feminista crítica », El Cotidiano n° 184, marzo-abril 2014, p. 7-12.
 Falquet Jules, « La propuesta decolonial desde Abya Yala : siguiendo las raíces feministas y lésbicas autónomas », dans De la Fuente Juan Ramón, Pérez Herrero Pedro, El reconocimiento de las diferencias. Estado, Nación, identidades y representación en la globalización, Madrid, Marcial Pons, 2016.
 Gargallo Celentani Francesca, Feminismos desde Abya Yala. Ideas y proposiciones de las mujeres de 607 pueblos en Nuestra América, México, Ed. Corte y Confección, 2014.
 Gonzalez Lélia, « Por um feminismo afrolatinoamericano », Revista Isis Internacional, Santiago, 1988, v. 9, p. 133-141.
 Guy-Sheftall Beverly, Words of Fire : An Anthology of African-American Thought, New York, The New Press, 1995.
 hooks bell, Feminism is for everybody : passionate politics, London : Pluto press, 2000.
 Lima Costa Claudia de, « Feminismo, tradução cultural e a descolonização do saber », Fragmentos, número 39, jul – dez 2010, Florianópolis, p. 45-59.
 Lugones María, « Hacia un feminismo descolonial », La manzana de la discordia, jul.-déc., vol. 6, n° 2, 2011, p. 105-119.
 Moraga Cherríe, Anzaldúa Gloria, This bridge called my back : writings by radical women of color, New York : Kitchen table, 1983.
 Wallace Michele, Combahee River Collective, Lorde Audre… [et al.], Black feminism : anthologie du féminisme africain-américain, 1975-2000, Paris : l’Harmattan, 2008.
Modalités pratiques

Rédigées en anglais, en espagnol, en français ou en portugais, les propositions de communication comporteront un titre, un résumé d’une dizaine de lignes et une brève notice bio-bibliographique.

Elles devront parvenir, avant le 15 mars 2017, à l’adresse suivante : colloque.femart@gmail.com

Les réponses seront communiquées au plus tard le 30 avril 2017.
Les contributions sélectionnées feront l’objet d’une publication collective évaluée par un comité de lecture indépendant.

Comité organisateur

 Christelle Gomis (European University Institute)
 Sandra Gondouin (Université Rouen Normandie)
 Anouk Guiné (Université Le Havre Normandie)
 Romain Magras (Université Rouen Normandie)
 Emanuele de Maupeou (Université Rouen Normandie)
 Lissell Quiroz (Université Rouen Normandie)
Comité scientifique international

 Paola Bacchetta (UC Berkeley)
 Sandeep Bakshi (Université Le Havre Normandie)
 Jules Falquet (Université Paris Diderot)
 Ramón Grosfoguel (UC Berkeley)
 Marie-José Hanaï (Université Rouen Normandie)
 Nathalie Ludec (Université de Rennes 2)
 Caroline Lepage (Université Paris Ouest Nanterre)
 Françoise Martinez (Université de La Rochelle)
 María Emma Mannarelli (Universidad Mayor de San Marcos, Lima)

NOTES
[1] Elsa Dorlin, « Introduction », dans Wallace Michele, Combahee River Collective, Lorde Audre… [et al.], Black feminism : anthologie du féminisme africain-américain, 1975-2000, Paris : l’Harmattan, 2008, p. 15. Sur ce sujet, voir aussi, Gerda Lerner, The Grimke Sisters from South Carolina : Rebels Against Slavery, Boston : Houghton Mifflin Co., 1967.
[2] Différentes organisations et communautés indiennes récusent le terme d’Amérique et préconisent l’emploi d’Abya Yala pour désigner le continent américain. L’expression a été reprise par les chercheur.e.s de la théorie décoloniale.
[3] Carlos Aguirre, Agentes de su propia libertad. Los esclavos de Lima y la desintegración de la esclavitud. 1821-1854, Lima, 1993, Fondo editorial de Pontificia Universidad Católica del Perú ; María Eugenia Chaves, « La mujer esclava y sus estrategias de libertad en el mundo hispano colonial a fines del siglo XVIII, Anales, n° 1, Göteborg University, 1998, p. 91-117 ; Aline Helg, Plus jamais, esclaves. De l’insoumission à la révolte, le grand récit d’une émancipation (1492-1838), Paris, Ed. La Découverte, 2016.
[4] En effet, les indiennes aymaras Gregoria Apaza (1751-1782) et Bartolina Sisa (1753-1782) ainsi que l’afro-indienne Micaela Bastidas (1744-1781) occupèrent des fonctions de direction et d’encadrement militaire dans la rébellion et moururent dans la lutte, en martyres.
[5] Traduction de herstory qui désigne l’écriture de l’histoire du point de vue féministe, par opposition à l’histoire écrite au masculin (his-tory).
[6] Jules Falquet, « La propuesta decolonial desde Abya Yala : siguiendo las raíces feministas y lésbicas autónomas », dans De la Fuente Juan Ramón, Pérez Herrero Pedro, El reconocimiento de las diferencias. Estado, Nación, identidades y representación en la globalización, Madrid, Marcial Pons, 2016.
[7] Paola Bacchetta et Jules Falquet, Théories féministes et queers décoloniales : interventions chicanas et latinas états-uniennes, Les Cahiers du CEDREF, Paris, 2011.
[8] Black feminism …, op. cit., p. 57.