AAC : Economies de la sexualité : travail, marché, valeur

Publié le 9 janvier par Heta Rundgren

Pour un numéro thématique de la Revue française de socio-économie (RFSE), coordonné par Pierre Brasseur et Jean Finez, date limite d’envoi des textes : 15 mars 2018.

Au cours des dernières décennies, les sciences sociales de la sexualité se sont emparées de catégories issues de l’économie. Elles ont par exemple envisagé la prostitution et la pornographie comme des activités productives, faisant l’objet d’évaluations économiques, donnant lieu à des formes de valorisation monétaire et mobilisant une force de travail dotée de capitaux spécifiques. De la même manière, de nombreux travaux en anthropologie ou au croisement de la sociologie et de l’économie se sont intéressés à la dimension intrinsèquement économique du mariage et de la conjugalité, l’inscrivant dans un système d’échanges matériels et sexuels au sein duquel des hommes et des femmes échangent à la fois des désirs, des sentiments et de l’argent. Certain.e.s auteur.e.s ont également envisagé les échanges économico-sexuels comme un continuum borné d’un côté par la prostitution et, de l’autre, par le mariage. C’est dans le cadre de ces travaux que furent forgées des notions telles que « capital érotique », « marché matrimonial » ou « industrie du sexe ».

Bien que stimulantes, ces notions s’apparentent souvent davantage à des métaphores plus ou moins bien contrôlées qu’à des concepts aux définitions robustes. Un tel constat est à rapporter au faible nombre de travaux de sociologie économique ou d’économie institutionnaliste sur le thème. Plus généralement, en dépit de la place centrale qu’occupe la sexualité dans le fonctionnement des sociétés capitalistes contemporaines et du poids économique de ces activités – d’ailleurs rarement comptabilisées dans le produit intérieur brut –, l’économie de la sexualité est encore aujourd’hui un objet d’étude bénéficiant d’une faible légitimité académique. A cela s’ajoute que, sous l’influence de catégories profanes souvent peu problématisées, nombreuses sont les recherches implicitement saturées de jugements moraux autour du caractère corrupteur de l’argent en matière de sexualité. Or, si certains échanges économico-sexuels mettent à l’œuvre un processus de marchandisation des corps, il serait réducteur de les considérer d’emblée comme des activités fonctionnant comme des « marchés ». Les mécanismes de régulation par l’offre et la demande ne constituent en effet que l’une des facettes d’un ensemble plus large de pratiques où les frontières entre dons, échanges marchands et non marchands apparaissent poreuses et souvent difficiles à délimiter.

Les propositions d’articles pourront appréhender leur objet à travers trois axes différents : le travail, le marché et la valeur.

Le premier axe propose d’envisager les activités liées à la sexualité sous l’angle du travail. Au-delà d’une interrogation plus globale sur la pertinence d’utiliser la catégorie « travail », il serait heuristique de conduire une réflexion sur les acteurs individuels et collectifs qui contribuent aux dynamiques de professionnalisation et de syndicalisation d’activités qui peinent souvent à être reconnues par le droit. Cette question prend un sens particulier dans un contexte de développement de nouvelles technologies et, plus spécifiquement, de plateformes numériques modifiant les frontières du salariat et de l’indépendance. La notion de travail interroge aussi les frontières entre les sphères publiques et privées.

Le deuxième axe propose d’envisager les activités économico-sexuelles à travers le prisme du marché. Si l’on peut considérer certaines activités sexuelles (prostitution, sites internet de rencontre, production de contenus pornographiques, sex shops, etc.) à partir des catégories marchandes, les tensions et les formes de contestation politique et morale dont elles font fréquemment l’objet invitent à prendre certaines précautions. Plutôt que de considérer d’emblée les formes empiriquement observables à l’aune du modèle du marché de libre concurrence, il nous semble plus pertinent d’analyser les pratiques sexuelles faisant l’objet d’une rémunération par le biais des dispositifs et des acteurs qui contribuent à leur donner naissance et à les stabiliser ou qui, a contrario, échouent à leur donner une existence légale. On peut également questionner la manière dont les nouvelles technologies de l’information et de la communication façonnent les marchés de la sexualité : les plateformes du web ont clairement contribué à transformer les mécanismes d’appariement et la nature des services proposés. Pour autant, assiste-t-on à une transformation des hiérarchies sociales, des logiques de classement et des modes de domination à l’œuvre dans les échanges économico-sexuels ?

Le troisième axe propose d’envisager les marchandises et services liés à la sexualité sous l’angle de la valeur, et en premier lieu à travers l’étude des processus d’évaluation et de valorisation impliquant les personnes liées au commerce du sexe – que ce soit en tant que producteurs de services (escorts, prostituées, live cam models, etc.) ou d’intermédiaires (gestionnaires de sites web, propriétaires de peepshows, proxénètes, etc.). La manière dont ces acteurs établissent des grilles tarifaires, échafaudent des logiques de captation des clients, produisent des récits basés sur les fantasmes pour enrichir les marchandises commercialisées ou tentent de se distinguer de la concurrence en renouvelant les services proposés sont autant de processus de valuation riches d’enseignements pour la sociologie économique et la socio-économie. Le travail métrologique et les pratiques de comptabilité au cœur de l’activité judiciaire constituent également une perspective de recherche intéressante en ce qu’ils interrogent la morale économique de l’Etat : quels moyens les instances judiciaires mettent-elles en œuvre pour faire les comptes de la sexualité et quels sont les critères pris en compte pour établir le niveau d’indemnisation des personnes victimes de traite ou d’abus sexuels ?

Date limite d’envoi des textes : 15 mars 2018.

Les articles, d’une longueur maximale de 60 000 signes (espaces et notes de bas de page compris), doivent parvenir par voie électronique à : rf-socioeconomie [at] univ-lille1.fr.

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